
Accueil -> Publications -> Publication n° 82
Article inédit.
Critique d'une dérive de la pensée post-moderne.
Lecture de Argumenter en démocratie d'Emmanuelle Danblon
La laïcisation de la société occidentale a été l'occasion de fonder nos valeurs constitutives autrement que sur la religion, tout en réinterrogeant ces valeurs à l'aune des démocraties contemporaines. Paradoxalement, cette liberté de penser a conduit à des excès dramatiques, alimentant les dérives totalitaires du nazisme, du fascisme ou encore du communisme.
Reste qu'aujourd'hui, la démocratie semble avoir remporté la victoire. Mais une erreur fréquemment commise est de confondre le triomphe démocratique avec le triomphe capitaliste, sous l'égide de l'« hyperpuissance » américaine (lire à ce propos Hubert Védrine, Face à l'hyper-puissance. Textes et discours 1995-2003 , Paris, Fayard, 2003). En effet, alors que le capitalisme - sur lequel nous ne nous attarderons pas - est un modèle économique dont la légitimité et la validité sont encore à démontrer, la démocratie est un système politique (et non un modèle économique) viable, pour autant que la démagogie et la tyrannie ne l'enrayent pas. Mais pour prévenir de telles dérives, il faut précisément sans cesse rappeler ce qu'« argumenter » veut dire « en démocratie ».
Les trois voies de la rhétorique*
On doit à Emmanuelle Danblon un ouvrage, à la fois accessible et agréable à la lecture, sans être réducteur, qui défend l'idée selon laquelle l'argumentation peut servir de garde-fou contre la démagogie et la tyrannie.
L'auteure introduit sa réflexion par un bref historique de la tradition rhétorique, qu'elle articule en trois voies, apparues de manière successive. La première, celle des Sophistes (Protagoras, Gorgias), promeut l'utilitarisme rhétorique, selon lequel « si un discours est efficace, s'il emporte l'adhésion, ce critère seul suffit à en garantir la valeur » (8). Le danger est évidemment la manipulation, que la mise en parallèle de syllogismes (1) et de faux syllogismes (2) ne manque pas de rappeler :
Tous les hommes sont mortels
Or Socrate est un homme
Donc Socrate est mortel.Tous les chats sont mortels
Or Socrate est mortel
Donc Socrate est un chat.Les Sophistes visent ainsi à remporter des joutes oratoires, quelles que soient les causes défendues et les moyens rhétoriques pour y parvenir.
La seconde voie, défendue par Platon, a été élaborée en réponse à la première, et vise à protéger le citoyen contre la manipulation : « Il y a ici un renversement des priorités : les moyens deviennent les critères de la fin. Si les moyens sont injustes, la cause ne saurait être juste » (9). Le risque évident est là de tomber dans des formes d'autoritarisme et de censure.
Cette vision manichéenne est clairement résumée par Emmanuelle Danblon : « Si la persuasion est trop débridée, elle censure la critique et tous les discours se valent. Si la critique est trop contraignante, trop normée, elle encourt le risque d'une rhétorique paralysée, correcte sans doute, mais mortifère et mortifiante » (9). Il faut parvenir tant à conserver une part de liberté argumentative pour éviter la tyrannie qu'à se munir de garde-fous éthiques et moraux pour éviter la manipulation.
La troisième voie, inaugurée par Aristote, réconcilie les deux premières en articulant l'argumentation par le logos* à la persuasion par l'éthos* et le pathos*. Croisant les trois preuves (éthos, pathos, logos) aux trois genres rhétoriques (épidictique*, délibératif*, judiciaire*), Emmanuelle Danblon souligne, d'une part, que le choix et la proportion des preuves peuvent varier selon les genres et, d'autre part, que « pour Aristote, on n'argumente pas sur toutes choses mais seulement sur les matières que les hommes peuvent contrôler » (18).
Cette voie intermédiaire a été réinvestie au XX e siècle par Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca (Ch. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca, Traité de l'argumentation , Bruxelles, Ed. de l'Université libre de Bruxelles, 1988), qui accordent à cette occasion une place centrale à la notion d'auditoire* : « Partant du principe qu'argumenter en démocratie ne peut se faire sans l'adhésion des auditoires, il engage une réflexion sur les mécanismes de l'adhésion et sur le statut des auditoires » (26). Concernant l'adhésion, l'idée centrale réside dans l'acceptation de la partialité des valeurs : « [...] Les notions fondamentales évoluent et se transforment avec les sociétés, avec les mentalités » (27). Les valeurs sont conventionnelles et sont donc sans cesse révisables. En d'autres termes, il n'existe pas de valeurs universelles. Concernant les auditoires, Chaïm Perelman propose de distinguer les auditoires particuliers* (auxquels s'adressent réellement les discours) et l'auditoire universel* (idéal de la raison humaine, garant éthique à la diversité des auditoires particuliers). Cette perspective est particulièrement féconde pour articuler « l'éthique de la responsabilité à l'efficacité de la persuasion » (29).
La critique dans une société ouverte
S'appuyant sur ces dernières propositions, Emmanuelle Danblon défend la « critique* », comme « technique argumentative de base que chaque citoyen peut mettre en oeuvre lorsqu'il participe au débat public » (32). Le citoyen n'est plus alors la victime passive de manipulations, mais un acteur de la construction et de la défense des valeurs citoyennes. L'auteure défend le principe d'une société ouverte, « dans laquelle les individus sont confrontés à des décisions personnelles et dans laquelle les institutions sont assumées comme conventionnelles et critiquables » (35). Il s'agit par conséquent d'une part de remettre en question ses propres valeurs et d'autre part de ne pas confondre le fait et le droit . Certains principes sont en effet présentés comme indiscutables, alors qu'ils ne le sont pas : « On réduit le fait et le droit parce qu'on garde le désir insensé, archaïque, régressif même, de se donner des garanties définitives qui nous délivreraient de toute charge d'argumentation » (38-39). Certaines valeurs paraissent ainsi indiscutables, soutenues par la doxa*, ce qui rend leur questionnement périlleux (lire aussi Elisabeth Noelle-Neuman, The spiral of silence : public opinion - our social skin , Chicago, London, Univ. of Chicago Press, 1984). La liberté ou la tolérance font partie de ces valeurs intouchables, qui plombent la discussion pourtant essentielle à la démocratie : « L'habitude de bannissement conduit bon nombre d'entre nous à croire qu'ils sont du bon côté une fois pour toutes. Dans une société ouverte, il s'agit d'une illusion dangereuse dont la naïveté conduit directement au dogmatisme » (41). La tolérance, valeur essentielle de la démocratie, doit être pondérée par une hiérarchie des opinions d'un côté, et par un espace d'écoute et d'échange de l'autre côté (éviter le bannissement, l'ex-communication) : « [...] Dans de très nombreux cas, les débats sont complexes, les décisions à prendre engagent un ensemble de réflexions dans lesquelles l'application "aveugle" de valeurs sur lesquelles tout le monde s'accorde mènerait à des incompatibilités, à des paradoxes ou à des tensions » (41).
Deux dérives contemporaines à la démocratie
Deux dérives peuvent être observées aujourd'hui, qui contrarient cette « critique dans une société ouverte ». Le recours aux amalgames et l'hypertrophie des notions politiques sont devenus monnaie courante, non seulement dans les partis extrémistes, mais dans l'ensemble du discours politique. Cela a comme effet de présenter des arguments comme absolus, évidents, naturels et monolithiques, bloquant dès lors la critique. Cette tendance se manifeste par exemple dans les médias, qui ne manquent pas de relayer et de renforcer une voix collective et anonyme. Il suffit d'observer l'absence de prise de position individuelle dans la presse pour s'en convaincre. Ce qui fait dire à Emmanuelle Danblon que les médias « pensent » pour le citoyen : « La répétition de paroles collectives comme expressions d'autant d'identités particulières relaye, dans les débats, la tendance à absolutiser les valeurs comme si elles étaient définitives » (57), menant à la « pensée unique » ou au « prêt-à-penser » (Olivier Reboul, Langage et idéologie, Paris, Puf, 1975) : « [...] La pensée contemporaine réussit un exploit inattendu : celui d'un retour à la confusion naturelle sous prétexte de la plus haute civilisation. La pensée unique, c'est le mélange des genres, l'annulation des rôles et des fonctions, l'hybridation des institutions » (58).
Outre la rhétorique du politiquement correct *, l'hybridation des institutions permet aussi à la rhétorique de la dénonciation* de se développer. Cette dernière, « traditionnellement utilisée par des orateurs démagogues qui déforment le jugement critique en un soupçon généralisé, en exploitant la colère et la peur des plus fragiles et des moins instruits » (67), et, faudrait-il ajouter, des moins scrupuleux, se manifeste par exemple sous le voile du complot. Mais alors qu'elle est longtemps restée en marge de la société, la rhétorique de la dénonciation se serait, selon Emmanuelle Danblon, introduite dans les cercles du pouvoir à partir des années huitante. Son discours « consiste simplement à réduire l'universalisme de droit à une exigence d'universalisme de fait » (68). Par exemple, l'industrie du tabac (un argument similaire est avancé par les négationnistes) revendique le droit de faire de la publicité, sous prétexte que la réduction de la liberté d'expression serait une grave atteinte aux fondements mêmes de la démocratie. Or, ce qui renforce leur position, c'est l'évidence qu'ils invoquent, ce qui conduit leurs adversaires à devoir prendre à leur charge la démonstration : « Ceux qui défendent l'évidence n'ont pas à argumenter et ceux sur qui retombe indûment la charge de la preuve ont beau argumenter, tout ce qu'ils pourraient dire est disqualifié d'avance » (71). Par exemple, lorsque l'industrie du tabac invoque l'argument doxique de la liberté d'expression, il revient aux institutions de justifier cette « privation » de liberté d'expression. On perçoit très bien ici la confusion entre le fait et le droit : parce qu'en droit, la liberté d'expression est une valeur démocratique reconnue et partagée, dans les faits, cette liberté ne devrait jamais être altérée. Il a cependant été dit qu'une société ouverte doit savoir rendre à la critique les valeurs communément partagées, la doxa.
Relativisme, absence de hiérarchisation et diktat capitaliste : dérives de la pensée post-moderne
L'une des caractéristiques de la pensée post-moderne est une forme de relativisme éthique ou politique, qui soutient qu'aucune hiérarchie n'est tolérable entre les opinions et que toutes les opinions sont égales entre elles, étant l'affaire de préférences personnelles et répondant à l'exigence de la liberté d'expression : « Il semblerait que les grandes démocraties modernes soient parvenues à allier, d'un côté, un relativisme moral et, de l'autre côté, une censure paralysante déguisée en bonne conscience éthique » (29). Emmanuelle Danblon renchérit en affirmant que « la première de ces réductions, peut-être la plus fondamentale, consiste à confondre la critique et l'expression d'une opinion personnelle. [...] Elle est sans doute aussi l'un des avatars d'une certaine pensée postmoderne qui, d'une part, revendique une liberté d'expression absolue et, d'autre part, affirme que tout opinion personnelle est également respectable, en tant qu'elle est l'expression d'un point de vue » (42-43). On peut mettre en relation le constat inquiétant d'Emmanuelle Danblon avec celui de Pierre Zima (P. V. Zima, Théorie critique du discours , Paris, L'Harmattan, 2003), qui y ajoute une dimension supplémentaire, une forme de diktat des valeurs capitalistes (lire à ce propos Attac, Le développement a-t-il un avenir ? Pour une société économe et solidaire , France, Ed. Mille et une nuits, 2004) : « Une théorie dialogique [...] présuppose un Sujet théorique qui s'intéresse à la pensée de l'autre : à ses recherches, ses vérités et ses jugements de valeur. Elle exclut une indifférence postmoderne dans le cadre de laquelle toutes les positions, toutes les vérités apparaissent comme interchangeables. [...] Elle refuse un pluralisme indifférent qui concède à chaque individu son droit d'exprimer ses jugements de valeur pourvu qu'il reconnaisse la suprématie de la valeur d'échange et du marché » (Zima 2003 : 17). Le risque sous-jacent est l'impossibilité de la critique, pilier de la démocratie selon Emmanuelle Danblon : « Si tout argument est ravalé au rang d'opinion personnelle, toute critique devient impossible puisqu'elle est potentiellement une atteinte violente à la liberté d'expression et à la dignité de la personne » (43). Reste que si Emmanuelle Danblon milite pour le maintien de la dissociation entre le public et le privé, entre le citoyen et la personne (« La politique et les valeurs sociales ne sont pas affaire de goût personnel car elles concernent les décisions collectives », 43), les outils pour distinguer ces deux sphères ne sont pas évidents, d'autant que ces deux sphères sont loin d'être imperméables.
La critique et la hiérarchisation des valeurs
Trois outils peuvent être évoqués. D'abord, la distinction entre logos, éthos et pathos. Non pas pour se confiner à l'une ou l'autre de ces trois preuves, mais pour prendre conscience de la possible pondération de chacune d'entre elles.
Ensuite, la distinction entre les genres. Éviter la confusion entre public et privé, entre citoyen et personne, entre état et entreprise, permettrait par exemple de remettre à leur juste place les discours des partis extrémistes : « [...] À propos de la participation des partis extrémistes aux débats médiatiques, on confond souvent la liberté d'opinion et l'équivalence des jugements » (44). Plus largement, il faut réintroduire dans la pensée contemporaine une hiérarchisation des opinions, pour lutter à la fois contre le relativisme absolu et la pensée unique dus entre autres à la confusion de genres : « La confusion de genres et des institutions place le citoyen face à une immense institution, hybride et hypertrophiée, qui bâillonne toute possibilité de critique [...] » (60). Comme exemple, nous pouvons évoquer les campagnes de sensibilisation aux dangers du tabagisme diffusées par l'industrie suisse du tabac (campagnes à disposition sur http://www.ysp.ch). Cette confusion de genres exemplaire, au-delà des suspicions qui pèsent sur les véritables motivations de l'industrie du tabac, rend le débat confus et bloque une saine critique (voir publications 78).
Enfin, la distinction entre auditoires particuliers et auditoire universel, qui découle du point précédent, constitue un moteur de la rhétorique démocratique. L'auditoire universel décline une série de valeurs présentées comme universelles, telles que les notions de liberté, de dignité, d'égalité, de tolérance. Édictées à la suite de débats entre humains, elles doivent dès lors être constamment soumises aux jugements d'auditoires particuliers : pour être opérantes, elles doivent être continuellement « discutées, révisées, jugées par les auditoires particuliers » (77). Poursuivons l'exemple de l'industrie du tabac. Selon eux, interdire la publicité pour le tabac, ce serait toucher à l'une des valeurs fondamentales de la démocratie, la liberté d'expression. Pourtant, le principe de dissociation entre le Droit et le Fait permet de réinterroger cette notion. La loi interdit et condamne les propos racistes, sans que le citoyen soit véritablement entravé dans la liberté d'expression. Cet exemple démontre que si la liberté est une valeur universelle dans le droit, dans les faits, elle doit être constamment renégociée par les institutions.
Au final, Emmanuelle Danblon nous livre en moins de cent pages des outils indispensables pour investir la critique de la démocratie. D'où l'importance pour l'auteure de développer chez les citoyens une compétence critique : « Réintégrer un enseignement systématique de l'argumentation à l'école peut être considéré comme l'une des urgences pour la démocratie du XXI e siècle » (62).
Index sélectif des problèmes liés à l'éthique :
Autoritarisme 9, 25, 33, 57, 64, 69-70, 82
Censure 9, 18, 64
Déclaration des droits de l'homme 30-31, 36, 44, 72, 76
Féminisme 37, 72
Homophobie 38
Négationnisme 68
Partis extrémistes 42, 44
Racisme, xénophobie 38, 40, 51, 73
Religion 25, 35, 44, 54
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