
Accueil -> Publications -> Publication n° 80
Les chemins de la persuasion publicitaire
Si la plupart des annonces du paysage publicitaire répondent aux exigences de la communication, certaines dentre elles pêchent par inefficacité. Il faut en effet admettre que les publicités daujourdhui comme dhier sont variablement efficaces. Georges Perrin, directeur de création à lagence TRIO (Lausanne), va même jusquà conclure, dans un article au titre évocateur « Publicité, ton efficacité fout le camp », que « si la médiocrité simpose, ne serait-ce que par esprit déconomie, lefficacité pourrait bien devenir hors de prix ». Pour lui, les choses sont claires : seul le professionnalisme peut garantir lefficacité.
Chercher de quelle manière persuader un prospect dacheter le produit pour lequel de largent a été investi, cest sans doute vouloir découvrir la pierre philosophale. Nombre de chercheurs ont déjà mené des séries détudes, dont la plupart sont dailleurs discutées, pour tenter détablir les paramètres qui déterminent lefficacité dune publicité : les variables sont si nombreuses que lexercice tient autant de lart que de la technique.
Si la méthode infaillible et univoque nexiste pas, certains procédés de persuasion ont tout de même prouvé leur efficacité et sont régulièrement mis en pratique. Le processus de persuasion ne sera cependant pas le même si lon promeut un parfum ou une brique de lait, si on vante les mérites dun produit déjà connu ou que lon cherche à faire connaître un nouveau produit, si le produit nécessite ou non une forte implication du client, si on vise un large public ou le coeur dune cible, etc. Autant de buts, autant de stratégies engageant différents processus persuasifs.
De manière générale, on peut distinguer, au sein de la communication publicitaire quatre principales phases de persuasion :
Première phase. La valeur dattention.
Deuxième phase. La compréhension de la promesse.
Troisième phase. La crédibilité / adhésion / sympathie.
Quatrième phase. La signature / attribution / mémorisation.Ce nest quen passant par ces différentes phases quun message publicitaire peut espérer une efficacité maximale.
Première phase : les stratégies dattention
La nécessité daccrocher lattention est absolue. Pour Jean-Noël Kapferer, « le challenge de la publicité moderne est moins de convaincre de la différence que de vaincre lindifférence ».
Henri Joannis constate pour sa part que le bombardement publicitaire journalier auquel est confronté le prospect conduit à une « lente mithridatisation qui fait que le seuil de désintérêt et dindifférence monte au long des années en même temps quaugmente lespace publicitaire introduit dans les médias ». Lencombrement des médias individuels, doublé dune certaine lassitude du public, mène à lindifférence, voire à lhostilité, envers la publicité. Toujours selon Henri Joannis, « tout cela constitue un nombre élevé de raisons pour que le message, aussi bien construit soit-il, passe inaperçu. Doù la nécessité vitale de lui ajouter une dimension autre que ne le voudrait la simple logique marketing. Il ne sagit pas dart ou desthétique, il sagit de la vie ou de la mort du message. Tel est le rôle de la création publicitaire, celui que remplira le saut créatif : rôle vital qui donnera une vie au message et le préservera des oubliettes auxquelles sont promis 90% des messages publicitaires rencontrés par le consommateur au hasard de sa journée ». Pour contrer cette « lente mithridatisation », Henri Joannis propose cinq anabolisants publicitaires : les émotions ; la personnalisation ; le divertissement ; la surprise ; lhumour. Grâce à eux, le message publicitaire peut espérer émerger de la masse des autres messages.Attirer lattention est donc la première phase vers la persuasion. Toutefois, dans la plupart des cas, la publicité ne sarrête pas à cette première exigence. Si la formule synthétique de Philippe Villemus sur la création publicitaire est adéquate : « création = attraction + persuasion », il reste encore à déceler ce que recouvre le terme de « persuasion ». Il semble bien que ce soit une combinaison des trois autres phases de la persuasion publicitaire.
Deuxième phase : la compréhension de la promesse
La perception de la publicité étant garantie, il faut encore que le prospect soit en mesure de comprendre le message. La compréhension constitue un moment central de la communication publicitaire dans la mesure où le consommateur doit saisir laxe publicitaire, la raison (le bénéfice consommateur) qui le motivera à acheter ce produit plutôt quun autre et la preuve qui rend la promesse crédible.
Même si daucuns le critiquent, le concept de USP (pour Unique Selling Proposition) devrait gouverner le choix de la promesse, en en garantissant lunicité (une seule promesse par publicité) et lexclusivité : la concurrence ny ayant pas pensé ou nétant pas en mesure de le faire. La difficulté principale consiste ici à trouver les meilleurs arguments pour convaincre le prospect.
Troisième phase : la crédibilité, ladhésion et la sympathie
Le concept de cible prend ici une dimension toute particulière. Tout message publicitaire doit sadresser à une cible à partir dun langage et darguments qui coïncident avec les attentes des prospects. Ladhésion ne recouvre pas seulement le partage de certaines valeurs ou la conviction face à certains arguments, mais aussi la levée de freins éventuels : réticences, préjugés, tabous, nature superflue, voire nocive, du produit. Nous verrons quon se trouve au cur même de la persuasion publicitaire.
Quatrième phase : la signature, lattribution et la mémorisation
Remarquer une publicité, la comprendre et être séduit par ses arguments peut conduire à une intention dachat, mais encore faut-il que léventuel consommateur soit en mesure didentifier lannonceur et de se souvenir de son message. Aussi banal que cela puisse paraître, certaines publicités ont une signature si discrète quelle passe inaperçue. Cela est dautant plus vrai que, pour certains messages, lhumour qui les fonde cannibalise la signature : les lecteurs-spectateurs se souviennent de la publicité, mais sont incapables de lattribuer à un annonceur.
Ce nest quen passant par lensemble de ces phases quun message publicitaire peut espérer une efficacité maximale, cest-à-dire un effet potentiellement persuasif. Mais quels sont les vecteurs de la persuasion ? Ces vecteurs se jouent essentiellement au niveau de la troisième phase (crédibilité, adhésion, sympathie), qui mérite dêtre auscultée avec plus dattention.
n° 1. Un coup de dé magique pour un risque contrôlé.
La crédibilité : premier axe de la persuasion publicitaire
Bernard Cathelat et Robert Ebguy observent que « si lhonnêteté est une exigence, lobjectivité est un mythe ». Dans la communication publicitaire, dont on connaît le penchant pour lidéalisation de la société et les exagérations des promesses, paraître crédible semble une tâche ardue. Mais grâce à Aristote, on connaît les trois piliers qui bâtissent la confiance : expertise, sincérité, bienveillance.
Parmi les éléments assurant la crédibilité, lun des plus fondamental est la mise en scène dexperts. Ces experts sont soit « réels » (par exemple des stars, comme pour lOréal) soit « fictionnels » (par exemple, le café « Grand-mère » utilise dans son nom le capital de sympathie et de tradition que convoque la Grand-mère dans limaginaire).
La crédibilité de lannonceur peut aussi être « prouvée » via une démonstration. Le schéma publicitaire bien connu des photos « avant » et « après » ou de la comparaison entre une lessive X et une lessive Y vise dune certaine manière à garantir lefficacité du produit et à entretenir la crédibilité de lannonceur. Dans ce type dargumentation, le rapport texte-image devient central : le texte « énonce » ce que limage « prouve ». Ainsi, dans une publicité Swissca (n° 1), lattention est obtenue par létrangeté dun dé portant des faces identiques. La crédibilité est assurée par le nom (regroupant des banques connues), par la liste des villes, par un site Internet et par lénumération des activités : témoignage dune entreprise bien établie. Le slogan propose alors un produit dont tous les investisseurs rêvent (« haute performance, risque contrôlé »). Limage relaie largumentation en présentant un dé toujours gagnant. La preuve na certes strictement rien à voir avec une logique cartésienne, mais ce qui est montré, un jet de dé sans risque, « prouve » laffirmation. Cette preuve, quon peut appeler métaphorique, est une véritable panacée pour la création publicitaire.
n° 2. Des enfants emblématiques dun accueil sincère. La sincérité est en général une qualité que lon ne peut acquérir quavec le temps. Lannonce pour La Suisse Assurances (n° 2) illustre sa campagne avec une photographie « exotique » : les îles lointaines, connues pour leur sens de laccueil, les sourires denfants innocents, le regard caméra de la fillette, tout converge pour présenter ces enfants « sauvages » comme les témoins sincères dune assurance qui va « privilégier laccueil ». Le choix de cette photographie stéréotypique permet ainsi à La Suisse Assurances de présenter son message avec une sincérité là encore métaphorique.
n° 3. Cindy Crawford comme ambassadrice de marque. Un des ressorts persuasifs les plus puissants de la publicité est enfin la bienveillance, qui consiste à donner lillusion dêtre du même côté que le prospect. De ce point de vue, une publicité Omega (n° 3) parvient à fédérer les trois piliers de la crédibilité : expertise, sincérité, bienveillance. Cindy Crawford est dabord un excellent levier pour attirer lattention du lecteur pressé Ensuite, le slogan daccroche « Le choix de Cindy Crawford » garantit lexcellence du produit, car cette dernière est une experte des produits de luxe. Enfin, la mannequin saffiche de manière sincère et bienveillante (regard langoureux vers lobjectif).
Ladhésion : deuxième axe de la persuasion publicitaire
Les techniques de base de ladhésion sont la répétition, lamplification, lassociation et enfin lomission.
La répétition est une technique largement éprouvée, que ce soit au niveau interne (mention à de multiples reprises de la marque sur une annonce) ou au niveau externe (multiplication des annonces). Pourquoi est-ce persuasif ? Parce que la répétition rassure, endort la vigilance et renforce la mémorisation. Plus il y a répétition, et plus les lecteurs seront amenés à penser quil y a sans doute du vrai dans ce quon leur dit.
Parmi les autres techniques, lamplification est lune des ficelles les plus fréquemment utilisées. Son fonctionnement est dailleurs particulier. Admettons que les prospects considèrent que les produits anti-cellulite fonctionnent dans 50% des cas. Si une publicité leur dit quune crème fonctionne dans 98% des cas (100% ne serait pas crédible), ils penseront sans doute que cest une exagération typiquement publicitaire, mais augmenteront inconsciemment leur estimation de départ (passant de 50 à 75 % par exemple). Le processus est bien connu des négociateurs : demandez 150 si vous désirez obtenir 100. Ainsi, à la Suisse Assurances, on ne vous accueillera probablement pas avec un collier de fleurs exotiques, mais vous serez quand même plus sensible aux efforts de bienvenue.
Dans des cas très fréquents, on associe un nom à une situation perçue favorablement. Les grands espaces naturels et sauvages de lOuest américain sont ainsi associés à la cigarette Marlboro.
Enfin, la technique inverse de lassociation est celle de lomission. Elles vont dailleurs souvent de pair. En vantant une voiture, on parlera de sa puissance (association), mais non du prix de cette puissance, tant en termes financiers quécologiques (omission). Tous les produits potentiellement nocifs (mal-bouffe, cigarettes, alcools, produits chimiques ) passent dabord par lomission de leur caractère nocif, avant dassocier le produit à une situation favorable ou de traduire les aspects négatifs par des euphémismes : les produits caloriques sont par exemple pleins dénergie
La sympathie : troisième axe de la persuasion publicitaire
La publicité corporate na pas pour but de vendre directement quelque chose, mais de créer un climat favorable à la consommation. La persuasion devient alors indirecte. Lessentiel est de faire en sorte que le prospect se sente bien avec telle ou telle marque : toucher la cible en lui adressant un discours euphorique.
Cette étape pré-persuasive est capitale aussi bien du point de vue de la crédibilité de lentreprise que de sa capacité à associer ultérieurement un de ses produits ou services avec ce climat favorable.
Un des cas les plus intéressants à analyser concerne les entreprises dont la priori est négatif comme les usines de produits chimiques. Dans ce domaine, le succès le plus patent a été celui de Rhône-Poulenc, sponsorisant lémission Ushuaïa. Le téléspectateur avait éprouvé une sympathie vis-à-vis de lentreprise chimique que lon crédita dun souci décologie et ce, de manière totalement irrationnelle.Aujourdhui, le produit se cache derrière ou se fond dans une atmosphère ou un « style » (on le voit dans la dernière campagne MacDonalds : « Im lovinit »). De la même façon, la marque valorise souvent moins son produit que ses prospects : songeons aux slogans de Nike (Just do it) ou de la Twingo (À vous dimaginer la vie qui va avec).
Les diverses phases de la persuasion publicitaire peuvent être au final schématisées comme suit :
Entre répétition et omission, on voit que la persuasion publicitaire est complexe. Cest dire que la force de percussion de la publicité, liée au fait quon passe peu de temps à en décortiquer les tenants et aboutissants, tient moins à ce quon nous dit quà ce quon nous cache Il sagit alors de revenir sur le fonctionnement général de la persuasion.
Le double chemin de la persuasion
Le cheminement global du processus de persuasion est aujourdhui relativement bien connu. On sait ainsi quil existe deux chemins de la persuasion : une route centrale et une route périphérique.
Quentend-on par là ? La route centrale est celle où les récepteurs dun message persuasif évaluent avec attention les arguments proposés. La route périphérique est celle où la raison cède la place à lémotion, lintuition, les impressions.
Lidée de base est que chaque être humain est tellement bombardé de message persuasifs quil ne peut littéralement pas en faire le tour. Il fera donc un tri parmi les messages reçus, certains quil examinera avec attention, par exemple parce quil a un motif particulier de le faire (route centrale), dautres, majoritaires, de manière superficielle (route périphérique). La route périphérique met en jeu des processus largement inconscients. Dabord, les arguments sont filtrés (on en retient quun ou deux et non la totalité), ensuite on se soumet à des influences externes : on sera par exemple plus convaincu par la personne qui dit le message que par le message lui-même. On fait confiance à des règles générales de bon sens, on perd une partie de son sens critique, on est sensible à certaines images.
Le passage par la route périphérique diminue les capacités de rationalisation. Or, il est dautant plus difficile pour une annonce publicitaire dêtre lue via la route centrale que le lot de messages publicitaires rencontrés chaque jour nous incite à tout faire passer par la voie périphérique.
Une publicité Siemens (n° 4), en deux parties, offre idéalement les deux voies. Le versant émotionnel, non rationnel, de la persuasion (beauté) vise la route périphérique. Lexplication rationnelle des avantages du produit emprunte la route centrale.
n° 4. Côté émotion côté raison La pierre philosophale ?
La persuasion publicitaire, nous lavons dit, est aussi précieuse que la pierre philosophale. Et si nous lavions vraiment trouvée, on ne vous laurait sûrement pas livrée aussi facilement Nous sommes convaincus que tenter de formaliser la persuasion publicitaire est une entreprise qui doit rester modeste, mais quelle nen est pas moins louable. Elle permet vraisemblablement de se prémunir de certaines « erreurs », voire daméliorer au cas par cas lefficacité de quelques publicités. Cest déjà pas si mal
Thierry Herman & Gilles Lugrin
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