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Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 11/03 novembre 2003
Les ambiguïtés d'un drôle de spot pour la prévention du tabagisme chez les jeunes.
Le problème du tabagisme chez les jeunes devient inquiétant depuis quelques années. En 1997 déjà, les statistiques avancées par le site www.at-suisse.ch parlaient delles-mêmes, et la situation na guère évolué : « Alors que les pourcentages de fumeurs au sein de la population de plus de 25 ans sont restés plus ou moins stables ou n'ont que peu augmenté entre 1992 et 1997, les pourcentages de fumeurs parmi les jeunes de 15 à 24 ans ont explosé. Dans la catégorie d'âge des 15-19 ans, la proportion des fumeurs est passée entre 1992 et 1997 de 23% à 40% (y compris les jeunes qui ne fument qu'occasionnellement ou une fois par semaine). Chez les hommes de 15 à 19 ans, ce pourcentage a grimpé de 29% à 41%, chez les femmes du même âge de 18% à 38% » (source : www.at-suisse.ch).
Une approche plus commerciale de la sensibilisation aux méfaits du tabac
Conformément à son engagement de contribuer à la prévention du tabagisme chez les jeunes, la Communauté de lindustrie suisse de la cigarette (CISC), qui regroupe les fabricants Philip Morris, British American Tobacco et JT International, poursuit son action de sensibilisation par la diffusion dun spot télévisé (version mpg, 12.2 Mo). Ce dernier montre un adolescent jouant au football et ainsi décrit : « Sandro a 16 ans. Il est sportif. Il se donne. Il ne fume pas. Il est super cool » (www.youthsmokingprevention.ch).
n° 1. Les campagnes de sensibilisation visent souvent soit à renvoyer aux fumeurs une mauvaise image deux-mêmes, soit à leur faire peur par des images chocs. Les institutions et les associations visant à sensibiliser la population sur les méfaits du tabac cherchent souvent à provoquer les consommateurs de cigarettes, notamment en leur faisant peur (n° 1) : « Cas de décès en Suisse durant lannée 2000 : env. 600 morts suite à un accident de la route, env. 8000 morts dus au tabagisme ».
Loriginalité de la présente campagne est de prendre le contre-pied des campagnes de sensibilisation habituelles, en empruntant les mêmes procédés et apparemment les mêmes leviers de persuasion que les campagnes commerciales (joie de vivre, liberté, émancipation, convivialité ).
Cette campagne, qui peut paraître au premier abord séduisante, mérite cependant dêtre examinée de près. Dans un premier temps, il faudra revenir sur les motivations qui poussent les jeunes à fumer. Sur cette base, on pourra se demander dans quelle mesure le spot en question répond réellement aux exigences de la prévention du tabagisme. Dans un deuxième temps, il faudra se demander à quel idéal correspond le jeune représenté : à celui des adolescents, ou à celui des parents ? Dans un troisième temps, il faudra revenir sur la manière dont cet idéal est mis en scène : récit ou portrait ? On verra quaucun auxiliaire nest proposé à ladolescent aspirant à lidéal incarné par « Sandro ». À linverse, dans un quatrième temps, on observera comment, par ailleurs, les cigarettiers sefforcent de présenter la cigarette comme un remède efficace contre la timidité ou le manque de confiance en soi.
Les motivations des jeunes
Pour sensibiliser avec efficacité les jeunes, il faut dabord sinterroger sur les motivations profondes qui les incitent à fumer. Ladolescent traverse une phase de transition entre lenfance et lâge adulte. Il est particulièrement vulnérable et souvent mal dans sa peau. La première motivation est donc le sentiment, inavouable et souvent inconscient, de pouvoir entrer dans le monde de ladulte grâce à la cigarette.
La seconde est la satisfaction produite par la transgression dun interdit, renforcée par le sentiment démancipation envers lautorité de ladulte (autorité parentale).
Enfin, la cigarette constitue très souvent un facteur de socialisation, permettant à ladolescent vulnérable dintégrer un groupe, souvent groupe de pression : elle permet daborder quelquun avec des rites dinteraction tel que « tas du feu ? » ou encore de se donner une certaine contenance, occupant des mains dont on ne sait pas toujours très bien quoi faire.
Sappuyant sur une étude menée auprès dadolescents, le site www.at-suisse.ch ajoute quelques observations surprenantes : « Les 13-16 ans allument principalement une cigarette, du fait que les autres fument ou que fumer cest cool. Les 17-19 ans fument fréquemment par habitude, pour se détendre ou parce quils ne peuvent plus sarrêter. Autrement dit, au bout de quelques années déjà, les réponses révèlent clairement la dépendance par rapport à la nicotine. Nombreux sont ceux qui recherchent dès lors leffet apaisant de la nicotine. » (source : www.at-suisse.ch). Mais plus intéressant encore, lorsque lon interroge des adolescents non-fumeurs sur les raisons profondes pour lesquelles ils ne fument pas, leur réponse est sans équivoque : plus de 60% dentre eux avancent comme principale raison les dangers liés au tabac.
Limage de ladolescent aux yeux de ladolescent est-elle en décalage avec limage de ladolescent aux yeux de ladulte ?
Au vu de la cible visée, il faut établir dans quelle mesure les adolescents daujourdhui se reconnaissent dans le modèle qui leur est présenté par le spot TV. Un tant soit peu démagogique, on peut penser que ce « Sandro cool » sera considéré par une partie de la jeunesse actuelle comme plutôt ringard. Sandro correspond vraisemblablement plus à ladolescent idéal tel que se le représentent les parents quà celui quimaginent les adolescents. On peut se demander sil ny aurait pas dès lors un décalage, voire une incompatibilité, entre la cible et ce qui lui est présenté comme modèle.
Le produit comme un auxiliaire à la quête
Au-delà du décalage entre la cible et sa représentation, un détail affaiblit considérablement lefficacité du spot en question. De manière générale, une publicité est très souvent calquée sur un micro-récit, en principe articulé autour des moments forts que constituent un nud et un dénouement, survenant sur une situation initiale et menant à une situation finale, généralement euphorique en publicité.
La plupart des campagnes publicitaires résument ou évoquent tacitement ces différentes étapes. Or, lintérêt de ces micro-récits est de placer le produit comme ladjuvant central, sans lequel la résolution heureuse du problème ne peut avoir lieu : la promesse du produit, cest de servir dadjuvant, dauxiliaire indispensable pour dénouer la situation problématique.
Patrick Charaudeau, spécialiste des médias, décrit parfaitement la manière dont la publicité, en général, place le produit en tant quauxiliaire de la quête : « Le produit a le rôle dAuxiliaire de la Quête. Ainsi, le déplacement du produit, du rôle dObjet de quête au rôle (qui est un paraître) dAuxiliaire de la Quête, a pour effet dinnocenter le produit, de donner limpression quil est plus accessible (lObjet de la quête est toujours considéré comme « un inaccessible » ou un « difficile à obtenir » cest ce qui le justifie comme tel , alors que lAuxiliaire est toujours un donné de départ), et donc de faire croire quon est amené à se lapproprier pour une autre chose que pour lui-même ». En dautres termes, le produit nest plus présenté comme la chose convoitée, mais comme lauxiliaire qui nous permettra de lobtenir. Doù son inscription fréquente dans une structure de récit.
Dans son esprit, un adolescent ne fume pas parce quil est cool, mais pour le devenir
Quen est-il du spot TV réalisé par, il ne faut pas loublier, des marketeurs rompus aux principaux leviers de la persuasion publicitaire ? Ce spot TV nest pas un récit. Cest le portrait idéal dun adolescent sans problèmes. Aucune recette, aucun auxiliaire nest proposé à ladolescent. Ce dernier est placé face à une image à laquelle il pourrait, dans le meilleur des cas, adhérer. Mais alors le spot ne lui délivre pas la façon datteindre cet idéal. Le spot risque dès lors dêtre contre-productif en renforçant le sentiment de frustration chez un jeune en crise existentielle :
Le message de fond est quant à lui ambigu. La juxtaposition de propriétés non liées, cest-à-dire sans lien de cause à effet (absence de connecteurs du type donc, car, parce que, ), ne permet pas de trancher entre un sens non exclusif (« il nest pas nécessaire de fumer pour être cool ») et un sens restrictif (« Sandro est cool car il ne fume pas », ou encore, « Sandro est cool donc il ne fume pas »).
n° 2. Avec son slogan « Do I look shy ? » (« Est-ce que jai lair timide ? »), la cigarette Winston devient un remède idéal à la timidité. La cigarette est un auxiliaire suprême
Dans les campagnes habituelles des cigarettiers, cest la cigarette qui sert dadjuvant magique pour devenir cool. Ainsi, dans une publicité Winston (n° 2), le slogan en anglais, langue des jeunes suggère implicitement que la cigarette est un excellent remède contre la timidité : « Do I look shy ? » (« Est-ce que jai lair timide ? »). Le processus est là très différent de celui du spot de prévention :
On pourrait nous rétorquer que la publicité Winston ne sadresse pas aux jeunes. Mais quand on sait depuis plus de 50 ans que lune des motivations centrales de sadonner au tabac chez les adolescents est le « rite initiatique » que cela représente, permettant psychologiquement de passer de lenfance à lâge adulte, le fait de représenter des adultes dans une publicité pour la cigarette va permettre aux jeunes de sidentifier aux adultes par projection. Au même titre que lon représentera des femmes de 20 ans pour vendre des produits anti-rides aux femmes de 40 ans
n° 3. En dépit de la gêne quelles peuvent produire, les images chocs sont dune efficacité attestée. Alors, en dépit de latrocité parfois insoutenable qui sen dégage, les images chocs (n° 3) sont vraisemblablement plus efficaces que ce spot argumentativement très faible, voire contre-productif. Un autre procédé probablement efficace, pour la prévention du tabagisme chez les jeunes, serait par exemple le recours à des stars garantissant lidentification et le partage de valeurs.
Lhypocrisie na pas de limites : « Nous n'avons pas vendu (de cigarettes) à des enfants et nous ne leur en vendrons pas à l'avenir », mais « Ce sont eux qui constituent la future clientèle de l'industrie du tabac » !
n° 4. Le personnage de Joe Camel est reconnu par 90% des enfants de six ans aux États-Unis, et associé à la cigarette. Léventuelle contre-productivité du spot réalisé par la Communauté de lindustrie suisse de la cigarette (CISC) est-elle le fruit du hasard, ou dune démarche concertée ? Impossible dy répondre. Mais est-il raisonnable de demander à la CISC dassumer des messages de prévention du tabagisme ? Lhistoire de Joe Camel (n° 4), telle quelle nous est racontée par le site www.at-suisse.ch, laisse en tout cas songeur :
« "Nous n'avons pas vendu (de cigarettes) à des enfants et nous ne leur en vendrons pas à l'avenir," avait dit James W. Johnston, le PDG de la maison Reynolds, le 14 avril 1994 devant le Congrès américain. Dès 1982, l'ex-PDG de Reynolds, Edward A. Horrigan, affirmait: "Notre publicité n'a pas pour but de convaincre des gens de quelque âge que ce soit de devenir fumeurs et elle n'a pas cet effet." Des documents internes des archives de Reynolds attestent en fait le contraire - le personnage de BD Joe Camel a été d'emblée développé à l'attention des enfants et des jeunes. Au milieu des années 60, Philip Morris avait lancé avec succès la marque Marlboro auprès des jeunes fumeurs. Reynolds se vit alors menacée de perdre des parts du marché. Le 15 avril 1976, on pouvait lire dans le plan décennal de Reynolds: "Nous en sommes arrivés à la conclusion que la classe d'âge des 14-18 ans était un segment de la population des fumeurs en pleine croissance. Sur ce marché, Reynolds ne doit pas tarder à s'imposer avec une nouvelle marque, si nous voulons maintenir à long terme notre position dans l'industrie du tabac." En 1987, Reynolds lança aux USA la campagne Joe Camel. La part incombant à Camel sur le marché américain de la cigarette des jeunes a augmenté de 1% avant le lancement à 13% en 1993. Plus de 90% des enfants de six ans aux Etats-Unis sont capables de reconnaître exactement Old Joe et de faire le lien avec la publicité pour les cigarettes » (source : www.at-suisse.ch).
La publicité pour le tabac face à une impasse
Il faut bien admettre que les cigarettiers se trouvent face à une impasse lorsquils doivent justifier le recours à la publicité. Soit la publicité na pas véritablement deffet sur les ventes, mais dans ce cas elle est inutile, ce qui semble pour le moins douteux. Soit la publicité vise à encourager ladoption, par les fumeurs, dune marque au détriment dune autre, mais une telle explication paraît suspicieuse alors que la cigarette demeure lun des tout derniers marchés dans lesquels les consommateurs restent extrêmement fidèles à leur marque.
Or, quand on sait que les adultes arrêtent de fumer de plus en plus jeunes, on comprend que la cible idéale est formée des jeunes : ils nont pas encore opté pour une marque particulière de cigarette ; ils sont particulièrement réceptifs à ce produit ; ils constituent un marché en perpétuel renouvellement. Par ces propos, on ne prétend pas une corrélation directe entre la pression publicitaire exercée et laugmentation des ventes. Mais exclure toute corrélation, cest assassiner la publicité.
En revanche, dautres initiatives doivent être engagées en parallèle pour que lon puisse espérer observer, à long terme, une diminution du nombres de fumeurs : limiter les espaces fumeurs dans les lieux publics, augmenter le prix du paquet de cigarette, renforcer les campagnes de sensibilisation, etc.
Le tabac, beaucoup y gagnent, sauf vous
Au vu de ce qui se passe en Amérique du Nord, au vu des mesures anti-tabac qui sannoncent déjà dans la Communauté Européenne et en Suisse, les budgets publicitaires en provenance du tabac vont fondre comme peau de chagrin, et ce de façon irréversible. Quelles implications, outre financières, cette réduction progressive aura-t-elle sur la publicité ?
Il faut admettre que, de manière générale, la publicité pour le tabac nest pas très différente des autres types de publicités : les leviers de persuasion sont les mêmes, les stratégies identiques, les finalités similaires. Ce qui les distingue, cest peut-être le produit vanté : produit toxique ; produit générant une dépendance.
Or, de ce point de vue, en dépit des investissements publicitaires colossaux que représentent les cigarettiers, la publicité pour le tabac ne porte-t-elle pas préjudice à limage de la publicité dans son ensemble (au même titre dailleurs que la publicité mensongère ou la publicité subliminale) ? Les critiques adressées à la publicité pour le tabac ne contaminent-elles pas lensemble de la pratique publicitaire, attisant les vieux démons de la manipulation ? On peut ainsi rappeler, parmi les innombrables critiques adressées à la publicité, celle de G. Lagneau, sociologue averti, qui disait delle quelle était « vouée moralement à sublimer lénorme amoncellement de marchandises vomies en séries par les usines de la société industrielle pour faire de ces réponses à nos besoins le réceptacle de nos désirs ».
Les budgets des cigarettiers vont fondre ? Tant mieux pour la santé de la collectivité. Mais nest-ce pas aussi profitable à limage de la profession publicitaire elle-même ?
Pour en savoir plus :
http://www.at-suisse.ch
http://www.cfes.sante.fr
http://www.jesuismanipule.com
http://www.stop-tabac.ch
http://www.fumercafaitdumal.ch
http://www.badvertising.org
http://tabac-net.aphp.fr
http://www.youthsmokingprevention.ch
http://www.joechemo.org/about.htm
Commentaires
Cet article représente - pour moi et mon association (OxyGenève) - un événement tout à fait remarquable : l'indication que la publicité suisse pourrait un jour se dégager de l'emprise qu'a sur elle l'industrie du tabac. Nous sortirions alors de la fameuse coalition scellée entre l'industrie du tabac et l'industrie suisse de la publicité dans leur combat commun pour faire échouer les initiatives jumelles en 1993. Un document interne de Philip Morris témoigne à quel point ces deux industries ont travaillé main dans la main pour défendre une certaine forme de "liberté d'expression". Avant la mise en place de cette coalition, plus des deux tiers de la population suisse était en faveur de l'interdiction de la publicité sur le tabac. On mesure l'efficacité de cette coalition quand on observe qu'elle a réussi à inverser la tendance et à faire rejeter l'initiative par les 3/4 des électeurs.
Je pense que l'esprit créatif de nos publicistes et spécialistes de communication serait mieux utilisé s'il était mis au service de la cause de la santé publique et de la prévention. Les défis sont énormes, et lanalyse ci-dessus n'est qu'un début du travail considérable qu'il y a à faire pour comprendre ce qui motive les jeunes à fumer et pour les dissuader de le faire, en utilisant des méthodes de dissuasion crédibles et durables, qui fassent la part belle au libre consentement (pour assurer la pérennité des comportements). Certes, la santé publique n'est pas la priorité de nos édiles politiques et dès que la Confédération doit faire des économies, c'est dans les maigres budgets de la santé publique que l'on fait des coupes sombres (le budget de l'OFSP a été considérablement amputé pour 2004). Mais n'est-ce pas aussi un problème de communication, et donc un défi pour la profession des publicitaires, de replacer la santé publique à la place qui devrait être la sienne dans l'échelle des priorités de notre société, et donc de nos élus? Cela permettrait de rompre un cercle vicieux, et d'avoir de l'argent pour mieux communiquer, dont une bonne part irait à la publicité et permettrait de contrebalancer la manne qui vient aujourd'hui de l'industrie du tabac.
Le leitmotiv de l'industrie du tabac est que la publicité n'encourage pas la consommation, mais ne sert qu'à faire changer de marque. C'est le point de vue officiel et public des cigarettiers. En interne, ils savent que cest un argument spécieux. "Ainsi, la cigarette serait le seul produit au monde dont les ventes ne seraient pas influencées par la publicité" a dit en substance l'un des publicistes travaillant pour eux. On a pu mesurer l'importance de la publicité, par exemple en Tchécoslovaquie, après la chute du rideau de fer : le matraquage publicitaire pour les marques de cigarettes occidentales s'est immédiatement traduit par une augmentation spectaculaire de la consommation et du nombre de fumeurs.
Pascal Diethelm
On doit surtout à Pascal Diethelm un excellent article publié dans la revue SETHS de la Société Européenne Toxicomanies, Hépatites, Sida (www.seths.org). Les différentes pages de larticle sont consultables aux adresses suivantes (format .pdf): page 867, page 868, page 869, page 870, page 871.
Nous attendons avec plaisir vos remarques et commentaires !
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