
Accueil -> Publications -> Publication n° 73
Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 05/03 mai 2003
Splendeur et décadence de la créativité publicitaire :entre copie formatrice, plagiat crapuleux et allusion parodique.*
On peut lire dans la presse, épisodiquement mais invariablement, des commentaires railleurs sur des publicités plagiant sans scrupule notre patrimoine culturel. Cette même presse diffuse et renforce la confusion ambiante entre copie, plagiat et parodie. Le moment est venu de redéfinir ces notions.
Quest-ce que le plagiat véritablement ?
Le plagiat désigne habituellement le vol de la propriété intellectuelle qui se traduit en copyrights pour les produits artistiques et scientifiques et en brevets pour les produits techniques et économiques. Les productions de la littérature bien sûr, mais aussi de la peinture, de larchitecture, des arts plastiques, de la biotechnologie ou de lingénierie sont ainsi concernés.
La définition consacrée du plagiat sarticule autour de deux critères :
le plagiat est une copie conforme ;
il est intentionnellement dissimulé.Une caractéristique supplémentaire en complète la définition : le plagiat est largement blâmé, quand il nest pas condamné.
Cette définition semble cependant trop restrictive, pour deux raisons au moins : 1°) le plagiat ne se confond pas avec la copie ; 2°) la définition du plagiat mérite dêtre élargie à dautres formes que la copie conforme.Du plagiat à la copie
Plagiat nest pas copie. Lexercice de la copie se subdivise en procédures dapprentissage dune part, et en récupérations variées et protéiformes (citation, collage) dautre part.
Or, la perception de la copie dans les pratiques artistiques ou dans la pratique publicitaire diffère considérablement, leurs intentions et leurs implications étant dissemblables. Dans un esprit formateur similaire à la pratique artistique, les plus grands publicitaires ont encouragé et encouragent encore leurs disciples à les imiter. Cest ainsi que D. Ogilvy invite sans complexes les jeunes publicitaires à le singer : « Ce nest pas une mauvaise chose dapprendre le métier de publicitaire en copiant vos aînés, et les meilleurs. Helmut Krone, un des directeurs artistiques les plus inventifs, dit un jour : Jai récemment demandé à un de nos rédacteurs ce qui était le plus important, faire un truc à soi ou la meilleure publicité possible. La réponse fut : Faire un truc à moi. Je ne suis pas du tout daccord. Jaimerais proposer une nouvelle idée pour notre époque : jusquà ce que vous ayez une meilleure idée, copiez. Jai copié Bob Gage pendant cinq ans, jai même copié la taille de ses interlignes. Et Bob avait lui-même copié Paul Rand, et Rand avait dabord copié un typographe allemand du nom de Tschichold. Moi aussi, jai commencé par copier ».
Limitation publicitaire diffère donc de la copie artistique dans la mesure où, dans la seconde, il sagit dun simple exercice de style. Lorsque la copie artistique est diffusée ou commercialisée, cest en principe en tant que copie déclarée. Dans la première, la copie nest plus un simple exercice de style. Elle se trouve, au contraire, au service de la création publicitaire : on conseille au jeune publicitaire de singer ses pairs, comme le pigiste stagiaire sinspire des grands reporters pour rédiger ses premiers faits divers.
« Je ne sais faire quune seule chose, cest rebondir sur le travail des autres »
La pratique de la copie est à tel point ordinaire en publicité que les agences dune certaine envergure ont systématisé le procédé. En introduction à la troisième partie de son ouvrage sur la disruption, intitulée « Méthodologie de la Disruption », J.-M. Dru part dune forme de clairvoyance modeste selon laquelle « je ne sais faire quune seule chose, cest rebondir sur le travail des autres ». Pour se faire, lagence BDDP a mis en place une « Banque mondiale des disruptions », véritable répertoire des campagnes marquantes dans lhistoire, classées selon des critères disruptifs (convention, disruption, vision) permettant dopérer des recherches sélectives selon les problèmes rencontrés.
Un exemple marquant illustre ces procédés de récupération. Le récent spot publicitaire pour Nescafé met en scène deux personnages de sexe opposé. La scène se déroule dans le salon confortable dun tea-room. Après que lhomme eut dégusté son café crème, la femme se lèche les lèvres pour lencourager à essuyer sa moustache de mousse. Mais lhomme traduit le geste comme une tentative de séduction Or, une mise en scène similaire avait été utilisée pour promouvoir une bière (et sa mousse). La scène, se situant cette fois dans un bar, reprend cette image fantasmatique aussi bien de lenfance que de lérotisme, comme si le produit pouvait par exemple transcender le plaisir de lenfant dégustant son chocolat au lait. La même idée créative (« se lécher les babines ») a donc clairement servi dans les deux spots publicitaires, preuve que les procédés de copie copie dimages, de procédés et de styles sont légion en publicité, sans tomber cependant sous le couperet de la critique. Labsence de critique vient autant de lencouragement qui est fait de la copie, que de labsence de revendication doriginalité (subordonnée à lefficacité du message), tant la production mondiale est foisonnante.
Le plagiat exogène
n° 1. Slogan faisant allusion à un vers du poème de Paul Éluard intitulé « Je taime ». Si la copie publicitaire, toujours altérée, semble être encouragée par la profession, la copie exogène celle qui puise son inspiration hors de la publicité répond à des principes différents. La question des signes de reconnaissance paraît alors centrale. Par exemple, lorsquune publicité récupère une uvre dart, sans indications (du titre, de lauteur, de la date, du pays, etc.), une définition réductrice du plagiat pourrait sappliquer. Ainsi, une publicité pour le parfum Poême (n° 1) constituerait un plagiat. Le slogan « Tu est le grand soleil qui me monte à la tête », vers du poème de Paul Éluard intitulé « Je taime », est délibérément donné sans aucune référence. Le nom même du parfum, Poème, peut cependant être considéré comme un indice faible pointant la référence, quun lecteur averti serait en mesure didentifier. Dès lors, le plagiat est déjoué. Le nombre, aussi minime soit-il, de lecteurs en mesure de reconnaître le clin dil désamorce en partie la nature plagiaire de lemprunt. Le plagiat exogène paraît donc contingent et souvent contestable. Le procédé ne relevant apparemment pas dune intention malhonnête, il glisse irrémédiablement vers lallusion et pose la question de lintention sous-jacente.
Entre copie et plagiat : lintention sous-jacente
Si lon sen tient à la définition du plagiat circonscrite à la publicité, le plagiat serait crapuleux dans la mesure où lemprunt aurait comme fin de tirer profit de cette omission volontaire et frauduleuse. Étant donné que dans la publicité, les autres finalités sont presque toujours subordonnées à la visée commerciale, le profit dont pourrait chercher à bénéficier un plagiat serait principalement commercial. Dès lors, les emprunts exogènes semblent gagner à être reconnus, au moins par un lecteur averti. Le plagiat opère alors une sélection qui fait le partage entre les lecteurs éclairés, qui seront aptes à reconnaître lallusion, et les lecteurs « ordinaires » qui ne la percevront pas. Le plagiat suscite un effet de connivence entre lannonceur et le lecteur en mesure de reconnaître le texte dorigine, de « lire entre les lignes ». Sollicitant fortement la compétence du lecteur, ce dernier se fait complice actif, devant décrypter la parole oblique qui lui est proposée. Or, on sait que la connivence fait naître une relation émotionnelle entre les deux instances. Le plagiat, devenu allusion, constitue alors un instrument au service de la relation marque-lecteur : il a comme fonctions de segmenter et de créer une connivence avec le cur de la cible.
n° 2. Pastiche ludique du style pictural de Mirò. La volonté manifeste de dissimuler la référence étant contre-productive, le plagiat exogène se fait pour ainsi dire inexistant en publicité. Ainsi, lorsque le géant suisse de la distribution imite, dans une de ses publicités (n° 2), le style pictural de Mirò pour vanter ses confitures, on est plutôt en présence dun pastiche ludique que dun plagiat malintentionné de son uvre.
Linstrumentalisation du plagiat modifie sa teneur en profondeur. Lorsquil est exogène, il sert en priorité doutil de segmentation-connivence. Lorsquil est endogène, la récupération didentités visuelles, didées créatives ou encore de promesses vise une forme particulière de publicité comparative. Mais ces plagiats nen sont pas vraiment, étant donné quils cherchent là aussi à être décodés.
Un cas exemplaire de plagiat publicitaire
Il existe cependant des cas réels de plagiats publicitaires. Le récent spot pour la Xbox de Microsoft a été attaqué en justice, pour avoir plagié librement un court-métrage dAudrey Schebat. Cette jeune réalisatrice française avait montré dans son premier court-métrage, intitulé « Life », la vie dun homme, de la naissance à la mort, en un seul plan séquence, grâce au procédé du morphing.
Ce spot Xbox est exemplaire dans la mesure où il a été critiqué non seulement pour avoir opéré un plagiat exogène, mais aussi endogène. En effet, ce même spot, dont le slogan est « Life is short. Play more », aurait également contrefait le slogan de la marque Reebok : « Life is short. Play hard ». Cela fait beaucoup pour un même spot, qui plus est primé aux Lions de Cannes !
Du plagiat à la concurrence déloyale
Le plagiat publicitaire pose en définitive autant la question de la copie non déclarée, liée à la protection intellectuelle, que celle de la concurrence déloyale. Une copie serait plagiat dans la mesure où il y a intention malhonnête de soustraire toute reconnaissance de la source, et que lon souhaite tirer bénéfice de cette omission délibérée et frauduleuse.
Sur quelles unités le plagiat peut-il fonctionner ?
Cette perspective invite à interroger la nature des unités susceptibles dêtre plagiées. En dautres termes, sur quels éléments le plagiat peut-il fonctionner ?
Des unités textuelles ou iconiques, dont les plus sensibles semblent être le nom et le slogan de marque, comme le slogan Reebok plagié par celui de la Xbox. Mais les noms de marque ne sont pas en reste. Le géant suisse de la distribution, Migros, propose dans ses rayons une boisson à base de lactose : Mivella. Or, ce produit se veut le concurrent direct dun produit qui existait bien avant, le Rivella. Le remplacement du « R » par le « M » est en harmonie avec le nom du distributeur Migros. Quant au reste de lidentité visuelle (couleur, typographie, etc.), elle a été clairement conservée, afin peut-être de renforcer la confusion.
Des idées créatives et des promesses (USP). Lexemple de la Xbox, plagiant un court-métrage, celui des moustaches de bière et de café, ceux, nombreux, de récupération de procédés artistiques, sont tous exemplaires. Deux spots pour des marques différentes ont ainsi été primés aux Lions de Cannes (2002) avec une même idée créative : des personnages ayant le don de traverser des murs en courant.
Cest essentiellement dans la nature crapuleuse de lemprunt quil convient de rechercher le critère discriminant du plagiat. Il diffère considérablement de la copie ou de lallusion dans la mesure où il ne souhaite pas être démasqué.
Lallusion parodique
Il arrive parfois quune confusion apparente le plagiat à lallusion parodique. La visée de lallusion parodique, clairement opportuniste, vise le dénigrement de la publicité adverse, et par voie de conséquence, la marque signataire. Pour que cela fonctionne, lallusion doit impérativement être perçue par le récepteur : puisque la marque cherche à faire identifier le procédé, elle sort irrémédiablement du plagiat ! Lintention malhonnête qui transparaît des deux pratiques explique probablement en partie la fréquente confusion entre les deux procédés.
Une publicité légendaire réalisée par D. Ogilvy (n° 3) a été ouvertement plagiée par Howard Gossage dans une publicité pour Land-Rover (n° 4). Au-delà des visuels pour le moins similaires (nous laissons les lecteurs juges de la ressemblance), les deux slogans sont comparables en tout points, ou presque. La USP de la publicité Rolls-Royce vantait le silence régnant dans lhabitacle : « At 60 miles an hour the loudest noise in this new Rolls-Royce comes from the electric clock ». Prenant le contre-pied de la précédente, la publicité Land-Rover récupère la promesse de « bruit », mais pour promouvoir cette fois le rugissement du moteur : « At 60 miles an hour the loudest noise in this new Land-Rover comes from the roar of the engine ».
Deux autres exemples dallusion, la première, plutôt moqueuse, la seconde, plutôt ludique, sont également exemplaires. Une campagne Diax sest inspirée de la métaphore iconique dune campagne Swisscom pour parodier la première, et amener le lecteur à inférer que les offres Diax sont plus avantageuses. Lidée créative de Swisscom avait été dimager la « chute » des prix en affublant une femme en costume de bain dun masque et dun tuba. Diax sest alors engagé dans la surenchère en exhibant un individu dans un scaphandre Cette allusion parodique a conduit Swisscom à déposer plainte pour concurrence déloyale. Cet exemple illustre lintérêt de cette pratique, qui doit répondre à un subtil dosage entre identité et altérité pour être perçue par le lecteur tout en pouvant se défendre, si critique il y a, de toute allusion délibérée.
Une publicité Volkswagen pour la Polo (n° 5) reprend lanimal familier de la gamme, la fourmi, en la plaçant dans un contexte qui rappelle étrangement les publicités du ClubMed. Mais la référence ne sarrête pas là, puisque le slogan, à savoir « Rêver », reprend la campagne ClubMed fondée sur les « verbes ».
Tableau récapitulatif
Type demprunt Marquage Enjeux & finalités Plagiat endogène & exogène Délibérément omis Tirer bénéfice de cette omission Copie endogène Absence consentie Se former par imitation Copie exogène Déclaré Puiser dans le patrimoine culturel Allusion endogène Travesti Faire un clin dil ludique aux publiphiles
Provoquer une publicité comparative implicite
Allusion exogène Travesti Segmenter la cible
Créer une relation avec le prospect
Les fonctions de lallusion
Le plagiat affiché, cest-à-dire lallusion parodique, a en publicité des fonctions précises :
il peut être un clin dil amusé, mais en même temps un certain hommage, envers la publicité plagiée (Land-Rover pour Rolls-Royce) ;
il peut être destiné à railler le concurrent en se moquant de sa campagne (diAx contre Swisscom) ;
dans une forme associée, il peut devenir une critique ouverte, comme cest le cas dans la publicité de détournement.Cette dernière catégorie, que nous navons pas encore envisagée, se fonde sur un détournement satirique publicitaire, comme cest le cas de lidée créative dune publicité de la RATP (n° 6) recyclée par une fausse publicité réalisée par les Casseurs de Pub (n° 7).
n° 6. Publicité visant à encourager lutilisation des transports en commun dans la métropole parisienne. n° 7. Publicité dénonçant à sa manière les dérives de la société de consommation. Au final, de lensemble de ces propos ressort que certaines critiques envers la publicité devraient être mesurées. Ses détracteurs devraient dabord apprécier toute la différence entre plagiat, copie et allusion avant de se risquer à décrier ouvertement la création publicitaire.
* Cette contribution sinscrit dans le cadre dune recherche financée par le Fonds National Suisse pour la recherche scientifique (requête n° 1214-063943.00).
Nous attendons avec plaisir vos remarques et commentaires !
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