
Accueil -> Publications -> Publication n° 66
Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 12.02/01.03 Décembre 2002 / Janvier 2003
Lecture de Qui veut la peau de la pub ?, publié par Bruno Japy & Arnaud Gonzague (2002, Mango).
« Il nest pas de croissance infinie possible sur une planète finie »
Telle est la formule édictée par un texte, utopique mais ô combien central, publié par le site Écolo (www.ecolo.asso.fr) et reprise par le récent pamphlet Qui veut la peau de la pub ? Ce dernier, rassemblant une nouvelle de Bruno Japy et un dossier critique dArnaud Gonzague, sinscrit dans la lignée douvrages récents critiquant la communication publicitaire ou, plus largement, le système de consommation néo-libéral (voir bibliographie).
Disons-le à brûle-pourpoint. La nouvelle de Bruno Japy na rien dinnovant, en particulier après la lecture de 99Fr de Frédéric Beigbeder. Il est tout au plus, nous semble-t-il, un bref instant de détente. Le dossier dArnaud Gonzague est pour sa part balisé par un certain nombre dimprécisions. Lauteur relaie dabord lidée reçue selon laquelle " le premier coup déclat anti-publicitaire de lhistoire de France " aurait été fomenté un certain Jean Tessier en 1967. En fait, la résistance à la publicité est née avec le développement de la publicité moderne, vers la fin du XIXe siècle. Marc Martin, auteur de Trois siècles de publicité en France, signale la longue tradition dhostilité à la publicité : " En 1897, le directeur de Lillustration, Lucien Marc, le constate avec regret : La publicité est, en France, lobjet de préventions et de préjugés " . Cette détérioration du rapport entre la publicité et le consommateur français est encore rapportée par la revue Vendre en 1924 : " Le public Américain, tout comme le public Anglais, a confiance dans la publicité, il la lit à titre dinformation. Tout au contraire, le public Français sen défie ". Les intellectuels et les économistes la condamnent également, comme le restitue la première étude sociologique (1933) sur la publicité : " Dans les milieux cultivés, il est rare que la réclame ait une bonne presse ". Ce prosélytisme anti-publicitaire français sera virulent entre 1900 et 1930, avant de connaître une relative accalmie jusque dans les années 1960.
Plus loin, Arnaud Gonzague renforce le parti pris selon lequel Total serait responsable du naufrage de lErika, masquant, dune part, la responsabilité de larmateur de lErika (bateau affrété) et, dautre part, la très faible conséquence de ces accidents en comparaison avec les autres sources de pollution provenant des hydrocarbures, même si les naufrages sont très spectaculaires (voir ComIn 01-02/02). Lauteur confond par ailleurs le véritable slogan de Total de lépoque (" Vous ne viendrez plus chez nous par hasard "), avec son détournement : " Vous ne viendrez plus chez nous, même par hasard " !
Une imprécision encore lorsque Arnaud Gonzague avance que lopérateur de téléphonie Bouygtel aurait été le premier à donner la possibilité à ses clients de pouvoir " bénéficier gratuitement de 90 minutes de conversation téléphonique, mais lardées de 10 secondes de publicité toutes les 90 secondes ". Certains opérateurs avaient déjà introduit ce principe de gratuité pour les communications internationales, notamment vers New York.
Mais en rester là serait partial et non représentatif de leffort de synthèse salutaire et réussi par Arnaud Gonzague. Articulant son dossier en trois mouvements, il offre un panorama des courants anti-publicitaires actuels, des plus dé-constructifs aux plus constructifs. Situés entre le pamphlétaire (99Fr.) et lencyclopédisme (No Logo), ce petit ouvrage (moins de 100 pages) parvient à ouvrir nombre de pistes de réflexion, sans les refermer.
Comme le rappelle modestement lauteur, il sagit " dappréhender le mouvement anti-publicitaire dans la complexité des sources idéologiques et culturelles qui lont nourri et qui le place aujourdhui au cur de la nouvelle radicalité ". Il rappelle dabord certaines dérives malheureuses de la publicité (porno chic, dégradation de limage de la femme, immixtion publicitaire dans lintimité, etc.). Il retrace ensuite les différents courants anti-publicitaires existants, leurs opérations concrètes et leurs revendications respectives. Il clôt enfin la question par les mouvements qui dépassent le cadre strict publicitaire, pour remettre en cause, de manière plus ou moins utopiste, la société néo-libérale : " Laction de ces organismes semble dessiner une troisième étape, succédant à lactivisme anti-publicitaire puis aux activités anti-commerciales (le boycott des marques) ".
Laissant ponctuellement la parole aux publicitaires comme aux anti-publicitaires, Arnaud Gonzague sait être critique. Par exemple, face aux actions de boycottage, il retranscrit le point de vue de Pascal Érard, coordinateur de De lÉthique sur létiquette, pour qui le boycott " aggrave souvent le sort des travailleurs concernés ". Le boycott aurait ainsi la fâcheuse tendance à déplacer les problèmes plutôt quaider à les résoudre. Des pistes comme le " label social " semblent de ce point de vue plus efficaces, plus durables et plus constructives, même si elles demandent plus de temps. Cet ouvrage formule ainsi quantité didées constructives, destinées à réguler la pratique publicitaire et la consommation daujourdhui.
Parfait compromis entre le pamphlétaire et lencyclopédisme, ce petit ouvrage ne peut quêtre recommandé à qui souhaite parfaire sa connaissance ou savoir comment agir ou réagir face à la " pieuvre publicitaire ". Rappelons à cet usage une citation fort intéressante dErnest Dichter, lun des premiers psychologues à avoir mis sa discipline au service de la publicité : " Un couteau n'est ni moral ni immoral. Les techniques de la persuasion ressemblent à ce couteau. Elles ne sont que des instruments ". Et laissons le mot de la fin à Gandhi, lun des plus grands penseurs activistes de tous les temps : " Lexploitation des pauvres peut être supprimée, non en faisant disparaître les quelques millionnaires, mais en faisant disparaître lignorance du pauvre et en lui enseignant à ne pas collaborer avec ceux qui lexploitent ".
Bibliographie sélective chronologique :
TCHAKHOTINE, S. 1952 : Le viol des foules par la propagande politique, Paris, Gallimard.
PACKARD, V. 1958 : La persuasion clandestine, Paris, Calmann-Lévy (réédition en 1984).
GUERIN, R. 1961 : La publicité, cest le viol, Paris, Olivier Perrin.
BAUDRILLARD, J. 1970 : La société de consommation, Paris, Denoël.
BRUNE, Fr. 1981 : Le bonheur conforme, Paris, Gallimard.
EWEN, S. 1983 : Consciences sous influence, Paris, Aubier.
BRETON, Ph. 1997 : La Parole manipulée, Paris, La découverte.
HALIMI, S. 1997 : Les nouveaux chiens de garde, Paris, Liber-Raisons d'agir.
QUESSADA, D. 1999 : La société de consommation de soi, Paris, Verticales.
BEIGBEDER, Fr. 2000 : 99 francs, Paris, Grasset.
KLEIN, N. 2001 : No logo : la tyrannie des marques, Paris, Leméac / Actes Sud.
AMALOU, F. 2001 : Le livre noir de la pub : quand la communication va trop loin, Paris, Stock.
COSSETTE, Cl. 2001 : La publicité, déchet culturel, Québec, Éditions de lIQRC.
JAPY, Br. & GONZAGUE, A. 2002 : Qui veut la peau de la pub ?, Paris, Mango.(voir également bibliographie sur la manipulation)
Adresses Internet :
Site officiel des casseurs de pub : http://www.antipub.net
Version anglaise des casseurs de pub : http://www.adbusters.org
Même registre de critiques de la publicité : http://www.antipub.net
Logiciel pour supprimer les publicités lors de la navigation sur Internet : http://www.menteur.com/sanspub
Nous attendons avec plaisir vos remarques et commentaires !
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