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FRP 11.02 Novembre 2002
De la femme objet à lhomme objet : la publicité sexiste.
Les rapports sociaux entre sexes restent une question majeure et surtout brûlante parce que très polémique de notre société. Le but de cet article nest cependant pas de mettre la publicité sur le banc des accusés, mais seulement de décrypter la manière dont elle représente et reproduit les relations hommes-femmes. Lidée sous-jacente est dapporter un élément de réponse, aussi modeste soit-il, à la manière dont la publicité peut contribuer à égaliser ces rapports.
Dun point de vue éthique, voire déontologique, la publicité et les médias ne devraient ni porter atteinte à la dignité humaine, ni comporter de discriminations. De nombreuses études ont cependant démontré que la publicité regorge encore de stéréotypes relatifs aux ethnies, aux classes sociales, aux religions et aux sexes. Certes, la publicité doit agir dans linstant et sur le plus grand nombre, doù son recours assez systématique à des scénarios types et à des personnages stéréotypiques. Mais son usage abusif de certains stéréotypes récurrents nous enferme trop souvent dans des schémas réducteurs.
Un discours idéologique
Au-delà du message commercial, le fait nest plus à démontrer, la publicité véhicule, quelle le veuille ou non, un message idéologique. Elle offre ses visions du monde et nous propose, voire nous impose, des définitions des individus, des groupes et des relations sociales. Elle est, de ce point de vue, une actrice primordiale de la vie quotidienne et son influence est dautant plus forte que la publicité agit souvent dans un climat de passivité qui contribue à émousser les capacités de réflexion et de jugement critique.
« Le sexisme se caractérise par une constante objectivation de la femme »
Au vu de nombreuses enquêtes Le livre noir de la pub de Florence Amalou en est une parmi tant dautres , il apparaît que la femme est aujourdhui encore très souvent mise en scène dans la publicité dans le seul but dattirer le regard masculin. Le sociologue Pierre Bourdieu, dans un ouvrage au nom évocateur, La domination masculine (Seuil), établit à légard de cette objectivation persistante de la femme un constat aussi navrant quexplicite : " Les femmes existent dabord par et pour le regard des autres, cest-à-dire en tant quobjets accueillants, attrayants, disponibles. On attend delles quelles soient féminines, cest-à-dire souriantes, sympathiques, attentionnées, soumises, discrètes, retenues, voire effacées. Et la prétendue féminité nest souvent pas autre chose quune forme de complaisance à légard des attentes masculines, réelles ou supposées, notamment en matière dagrandissement de lego ".
Le désir comme appât
La publicité utilise donc massivement le désir sexuel comme appât, en particulier quand elle sadresse à lhomme : sinscrivant dans un monde démesurément articulé autour de la sexualité, la publicité cherche à transférer ce désir vers le produit à promouvoir.
n° 1. Lhôtesse nest pas à vendre, paraît-il. Une publicité PlayStation (n° 1) thématise, non sans dérision, cette vision de la femme : une blonde sculpturale est associée à une voiture de course flamboyante. Pourtant, seule la voiture est offerte aux joueurs, le slogan précisant que la créature aux formes aguicheuses ne leur appartiendra pas, " même pas dans leurs rêves ". Cette publicité nest pas sans évoquer le principal rôle des hôtesses dans les salons de lautomobile : être aussi séduisantes que les modèles proposés.
n° 2. Le fantasme masculin de linfirmière est au rendez-vous dans cette publicité. Le stéréotype de linfirmière sexy, court vêtue et affublée daustères lunettes dissimulant un regard coquin, repris par une publicité STK (n° 2), sinscrit dans la même lignée de représentations. La femme apparaît comme un pur instrument dassouvissement des fantasmes masculins.
Quand le mauvais goût lemporte
La représentation de poses et de scènes érotiques semble conférer au produit un supplément dattrait et de sensualité. Mais la frontière entre sensualité, érotisme et vulgarité est ténue. Une publicité Pioneer (n° 3) exhibe une jambe et un bras de femme. Le visuel justifie le recours à cette image par la comparaison de la hauteur du talon aiguille avec lappareil. Dans ce type de publicité, somme toute relativement banal, le mauvais goût, lié à lutilisation gratuite dune image sans rapport avec lobjet vanté, lemporte de loin sur le jeu de mots, que la qualité de lesthétique ne parvient pas à rehausser.
Plus largement, le courant du porno chic a entraîné de nombreuses images de corps salis, enchaînés, représentés dans des postures animales, renvoyant à des situations de viols ou de violences conjugales. Tous les grands noms de la mode sont de la partie : Versace, Gucci, Saint-Laurent et particulièrement Ungaro et Dior. La campagne Dior de lété 2001 mettait par exemple en scène des mannequins recouverts dhuile de vidange, se grimpant les uns sur les autres et sarrachant leurs vêtements. Dans un registre similaire, une publicité RedWood (n° 4) représente une scène de glam-trash, des corps entachés de cambouis, revoyant à une sexualité violente. Suivant son slogan " attention aux détails ", on remarquera tout particulièrement le calendrier de femmes nues
Les marques de luxe ne sont plus les seules à utiliser le sexe. Depuis plusieurs saisons, Sisley marque qui appartient à Benetton, référence en matière de provocation affiche des campagnes pervertissant les valeurs consensuelles en rapport avec la sexualité. Une publicité (n° 5) représente ainsi un homme mangeant une banane, symbole phallique par excellence, placée auparavant en lieu et place de son sexe. Dans une autre publicité de la même marque (n° 6), limage vogue entre violence sexuelle, jeux sado-masochistes et dérision.
n° 6. Cadrage imparfait, yeux rouges, tout concourt à donner limage dune photographie amateur propre au film pornographique de seconde zone.
n° 7. Le fantasme de la lesbienne est dabord masculin. Pour rester dans le même registre, de nombreuses publicités représentent des femmes ensemble, dans des situations ambiguës. À linstar dune publicité Pomellato (n° 7), ces dernières gagnent discrètement les faveurs de la cible homosexuelle, mais touchent aussi et surtout la cible hétérosexuelle masculine, exploitant le fantasme éculé de la lesbienne.
Quant les femmes convoitent la place des hommes
Sil arrive que la femme utilise un objet dusage compliqué (!), comme un magnétoscope ou un ordinateur, cest parfois pour prouver que tout le monde peut en faire autant ! Les blondes semblent être de ce point de vue les cobayes idéaux. Une publicité Multimania (n° 8) propose ainsi des outils de création de pages web que même ces dernières, incarnées par une bimbo décolorée, plus perplexe que pensive, vêtue à la manière dune enfant et affublée dun casque de chantier, peuvent maîtriser.
Certes, la publicité représente quelques femmes actives et indépendantes : on rencontre entre autres des ingénieures et des représentantes du monde de la finance. Mais la publicité ne semble pas prendre complètement acte de lévolution de la femme au sein de la société. Par exemple, dans une publicité pour le Bordeaux (n° 9), le masculin générique est encore préféré, alors que lusage du féminin spécifique " vigneronne " semblait simposer assez naturellement.
Dans un autre registre, le rapport de la femme à la voiture est exemplaire des clichés et stéréotypes dominants : lorsquon lui propose une voiture, cest en général pour vanter les mérites soit dun mono-space, pouvant accueillir courses et enfants, soit dune voiture de ville, si petite quelle se parque sans difficultés. Une publicité Skoda (n° 10) va jusquà proposer aux femmes une gamme qui leur rendra la vie aussi facile que la pilule. La pilule étant le symbole de la libération sexuelle de la femme, on suggère que la conduite dune voiture peut apporter une liberté similaire à cette dernière.
Au final, les rôles de mère et de femme dintérieur restent un carcan publicitaire. La représentation de lusage de la machine à coudre est à cet égard emblématique. Une publicité Carrefour (n° 11) met en scène une jeune femme qui a besoin de " laide " dune telle machine pour sexprimer : " Elle sait tout faire avec ses mains, voilà de quoi laider à sexprimer ". Lueur despoir cependant : " soudain, tout est différent ! " : tel est du moins le slogan dune publicité Bernina (n° 12) dont le visuel exhibe un homme à torse nu. Lhomme prendrait-il enfin le relais dans les tâches ménagères ? Certainement pas : cest bien aux femmes que Bernina sadresse dans le pavé rédactionnel, qui débute en ces termes : " car il y a maintenant une vraie Bernina pour les débutantes et toutes celles qui aimeraient coudre ". Lhomme objet nest là que pour stimuler lesprit créatif de la femme
A en croire une publicité Tefal (n° 13), cette répartition des rôles hommes / femmes trouverait une justification biologique : " le soin, par nature, cest elle ". Cest bien là une forme de sexisme, telle que la définit Daniel Borrillo : " Le sexisme se définit comme lidéologie organisatrice des rapports entre les sexes, au sein de laquelle le masculin se caractérise par son appartenance à lunivers extérieur et politique, tandis que le féminin renvoie à lintimité et à la domesticité ". Simone de Beauvoir na-t-elle pas affirmé que lon ne naissait pas femme mais quon le devenait ?
Lhomme : autre victime du sexisme ?
Au vu des précédents exemples, le constat semble aussi limpide quaccablant : la publicité est résolument sexiste et présente une image irrémédiablement tendancieuse de la femme. Mais quel sort la publicité réserve-t-elle aux hommes ? Est-elle aussi sexiste envers les hommes ?
Selon la définition du Petit Robert, le sexisme serait une " attitude de discrimination fondée sur le sexe ". La législation en la matière en donne une définition similaire. En Suisse, la Commission pour la Loyauté Commerciale tente dimposer cette réflexion dans les milieux publicitaires. Sa règle n° 3.11 (publicité sexiste), stipule que : " 1.Une publicité qui discrimine lun des sexes, en attentant à la dignité de la femme ou de lhomme, nest pas admissible. 2. Est notamment à considérer comme sexiste toute publicité dans laquelle une personne de lun ou lautre sexe ; est présenté comme un objet de soumission, dasservissement, etc. ; est avilie par les images, les mots ou les sons ; nest pas respectée dautant plus quelle est à lâge denfant ou dadolescent ; est dégradée de façon sexiste, notamment du fait quil nexiste pas de rapport naturel entre elle et lobjet même de la publicité ou quelle sert uniquement délément daccroche visuelle ".La définition consensuelle du dictionnaire comme les directives concernant la publicité désignent donc le sexisme comme une forme de discrimination basée sur le sexe, allant dans un sens comme dans lautre. La Commission pour la Loyauté Commerciale le précise explicitement : est sexiste une publicité qui attente à la dignité " de la femme ou de lhomme ". Ce sont bien les femmes et les hommes que le sexisme enferme dans des stéréotypes culturels fondés uniquement sur leur sexe biologique. Mais limage de lhomme semble beaucoup moins préoccuper la critique. Les Chiennes de garde ou la Meute (deux groupes de féministes actives) sillustrent parmi les associations qui luttent pour tenter de convaincre les parlementaires de légiférer pour protéger limage de la femme : ces associations nont pas de pendant masculin.
Pourtant, lhomme nest pas épargné par le sexisme. Limage de la femme induit une image bien particulière de lhomme. En réduisant la femme à un objet de consommation, la publicité réduit lhomme à un brutal consommateur. Guidé par ses instincts, il semble principalement répondre à ses pulsions sexuelles.
Deux publicités Canderel (n° 14 et n° 15) sont emblématiques de ces schémas réducteurs : la femme " na pas inventé la poudre, mais sait lutiliser " ; lhomme " en a dans le pantalon ". Tant la femme que lhomme sont ainsi apparentés à des êtres non-pensants, soucieux de leur apparence et régis par leurs instincts.
n° 14. La femme na pas de cerveau : " Sois belle et tais-toi ! ". n° 15. Lhomme na pas de cerveau : " Tais-toi et ne pense quà ça ! ".
Ladéquation comme justification au sexisme
À y regarder de plus près, le sexisme touche donc aussi bien lhomme que la femme. Etriqué dans son devoir dêtre fort, beau, intelligent, lhomme daujourdhui doit savoir être aussi performant à la cuisine que dans son travail ou dans le sport. La performance est le maître mot de lhomme moderne, à lexemple dune publicité Scotch-Brite (n° 16) qui lie lhomme à la performance. Par contre, lorsquun homme se met enfin à la cuisine, cest en général pour enfourner des plats surgelés. Ou alors, il devient très vite un homme objet, à la limite du gigolo, comme dans une publicité Fust (n° 17), au slogan évocateur : " Les femmes aiment voir un homme dans une cuisine Fust ". Ces exemples sont caractéristiques dune simple inversion des valeurs, qui nimplique pas une remise en question en profondeur du sexisme. Linversion tend plutôt à renforcer le stéréotype quà le remettre en question.
n° 16. Même lorsquil fait la vaisselle, lhomme doit faire une performance n° 17. Lhomme à la cuisine = gigolo ? La publicité est cependant confrontée à un paradoxe impossible à résoudre. Dans la publicité Scotch-Brite, si le concepteur avait représenté une coureuse, on laurait condamné pour sexisme : " Ce sont toujours les femmes qui sont représentées à la cuisine ". En revanche, en représentant un coureur, il connaît, comme ici, un sort similaire. Impossible apparemment de trouver une solution satisfaisante. Ce paradoxe insoluble nest-il pas alors, plus simplement, le témoin dune sur-interprétation ? À force de porter un regard critique sur la publicité, le danger nest-il pas de sur-interpréter ? Dans la publicité Scotch-Brite, ny a-t-il pas une parfaite adéquation entre le produit, lidée de vente et le visuel ?
Linversion des valeurs ne profite à personne
Cette sacro-sainte adéquation peut-elle, à elle seule, suffire à justifier toutes les idéologies véhiculées subrepticement par la publicité ? Une publicité André (n° 18) joue sur la différence de taille entre une femme et un homme pour communiquer sur ses chaussures " extra-plates ". Mais derrière lidée créative se cache lidéologie selon laquelle, dans une relation sentimentale, lhomme doit être plus grand que la femme. La marque André est donc loin de prôner une égalité hommes / femmes, puisquelle préserve le rapport de domination. Rechercher légalité reviendrait à ne pas se soucier de savoir qui de lhomme ou de la femme est le plus grand.
n° 18. Lhomme se doit dêtre plus grand que la femme dans les rapports de séduction. n° 19. Lhomme passe aussi par la domination dans la relation de séduction. Une publicité Yves Saint-Laurent (n° 19) représente un homme au pied dune femme. Cette inversion des stéréotypes, comme les précédentes (publicités Scotch-Brite, Fust et André), pourrait laisser penser quil y aurait une égalité de traitement dans la domination entre sexes. Mais cette conclusion hâtive mérite dêtre doublement complétée. Premièrement, mis à part le renforcement des stéréotypes que provoque le plus souvent linversion, la publicité reproduit beaucoup plus volontiers des situations où lhomme est en position de domination sur la femme que le contraire. Deuxièmement, la publicité représente fréquemment les relations entre sexes sur un principe de complémentarité hiérarchique avec un dominant et un dominé , au détriment des relations symétriques, égalitaires : la voie de la sagesse publicitaire recommanderait de privilégier la représentation de relations égalitaires.
Comparer le comparable
n° 20. La femme au cocard est battue, lhomme au cocard est viril. Est-ce la faute à la publicité ? Enfin, il faut veiller à comparer le comparable. Lorsquune femme est représentée avec un il au beurre noir, on crie au scandale pour avoir représenté une scène de violence conjugale. Mais lorsquun homme connaît le même avatar, à linstar dune publicité signée Eden Park (n° 20), il porte les stigmates de sa virilité, compatibles avec son costume classique, car, " classique, juste ce quil faut ". Cette attitude est-elle justifiée ? Lorsquon lit quen Europe, la violence conjugale serait la première cause de mortalité par homicide chez les femmes, dans certaines tranches dâge, on comprend que lon ne puisse pas traiter de la même manière les deux cas de figure. Le sexisme, même sil dégrade lhomme comme la femme, porte aujourdhui encore beaucoup plus préjudice à la femme quà lhomme.
La responsabilité de la publicité face au sexisme
Il semble donc important de porter un regard critique sur une idée fréquemment rencontrée, voire communément admise : la publicité se contenterait de représenter la réalité qui lentoure et répondrait aux attentes formulées par la société quelle doit séduire. La question du sexisme pose celle de la véritable responsabilité de la publicité.
Peut-on vraiment accuser la publicité den vouloir particulièrement aux femmes ? Certes, la femme souffre davantage de linfantilisation, de limposition de normes et du formatage, puisque lon vit dans une société inégalitaire. Sil est par conséquent important de traquer la publicité sexiste, il ne faut pas négliger le fait que la représentation de la femme est indissociable de celle de lhomme, dans le sens où leurs rapports se co-définissent. Il convient par conséquent de ne pas senfermer dans une vision par trop limitée et extrême, aussi nécessaire soit-elle pour un temps, et de rester vigilant à limage globale de la société véhiculée par la publicité : limage dune société aux valeurs parfois évanouies, une société où règnent souvent le luxe et la luxure, mais surtout une société traversée, imprégnée de rapports de force et de domination.
Pour éradiquer le sexisme de la publicité (belle utopie !) et abolir dans cette dernière la représentation de la domination de la femme par lhomme, ne faudrait-il pas plus simplement réduire les situations de domination ? Linversion des rôles ne suffit pas, elle porte au contraire souvent préjudice à légalité même des sexes. La publicité devrait peut-être plus simplement sinscrire, aussi souvent que cela est possible, dans une relation respectueuse, équitable et non hiérarchisée.
Pour en savoir plus :
AMALOU, F. 2001 : Le livre noir de la pub : quand la communication va trop loin, Paris, Stock.Gilles Lugrin & Stéphanie Pahud
Voir aussi :
Publication 25 : LUGRIN, Gilles (septembre 2001) : «Âmes sensibles sabstenir... Entre surenchère homosexuelle et " glam-trash ", la polémique du " Porno Chic "»
Publication 49 : LUGRIN, Gilles (juin 2002) : «Jusquoù ira la publicité ? La stratégie du shockvertising»
Bibliographie : Sensualité et sexe
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