
Accueil -> Publications -> Publication n° 60
Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 9.02 Septembre 2002
Quand la publicité fait son cinéma : le product placement post-moderne*
Longtemps considéré comme une forme ultramoderne de publicité, le product placement, cest-à-dire le placement darticles de marque dans une fiction, nest en définitive quune pâle prémisse de ce que sera la réelle rencontre du marketing et du cinéma : le mélange entre cinéma, jeux en console, littérature, information, Internet et publicité devrait se métamorphoser bien au-delà de ce que le consommateur peut simaginer.
Tous les domaines sont concernés
n° 1. Le product placement publicitaire consiste à placer des produits dans des publicités vantant les mérites dautres produits. Le monde littéraire sest ainsi inquiété de voir des uvres " sponsorisées " par des marques. Un roman, financé par le bijoutier italien Bulgari, fait apparaître à maintes reprises le nom du commanditaire. Dautres ouvrages voient leur trame narrative entrecoupée de pages publicitaires.
La publicité elle-même joue avec cette méthode. Le product placement publicitaire regroupe lensemble des synergies qui s'établissent entre différentes marques sur une seule et même annonce. Par exemple, une publicité pour les pneus Pirelli (n° 1) promeut la marque Maserati. Son rédactionnel explicite largement la métaphore visuelle de la puissance : " Depuis toujours marié aux plus grands. Quand vous conduisez lune des meilleures voitures au monde, vous ne voulez faire aucun compromis entre performance, style et sécurité " Ces collusions peuvent aller plus loin. La console PlayStation sest mise en concubinage avec Nike pour produire un jeu daction où des footballeurs affrontent courageusement des robots-ninjas. Or, ce jeu sinspire du film publicitaire The Mission, diffusé abondamment durant lEuro de football.
n° 2. La publicité récupère assez fréquemment le product placement dans le cinéma, et tout particulièrement les James Bond, véritables longs-métrages publicitaires. Mais léconomie cinématographique hollywoodienne est plus que toute autre symptomatique de ce phénomène : dans les derniers James Bond, Pierce Brosnan utilise ostensiblement sa carte Visa, loue des véhicules AVIS, conduit des motos ou des voitures BMW, téléphone avec des portables Ericsson ou Nokia, porte au poignet une Omega (n° 2), boit de la vodka Smirnoff et de la bière Heineken. Toutes ces marques apparaissent avec tant dinsistance dans ces films, que ces derniers tendent à devenir des longs-métrages publicitaires.
Du product placement à la production, il ny a quun pas pour que la télévision daujourdhui disparaisse
Un article du Monde daté du 26 mars 2002 intitule ainsi lun de ses articles : " Aux Etats-Unis, les publicités se fondent dans les programmes de télévision ". La publicité investit lensemble de la production télévisuelle, allant des feuilletons aux longs métrages, en passant par les télés-réalités et autres lofts Et de désigner pêle-mêle les opérations publicitaires de Revlon, de Ford ou encore de Coca-Cola. Le constat est limpide : face à la télévision par câble ou satellite, aux bouquets de programmes et aux magnétoscopes numériques, le modèle économique de la télévision doit se métamorphoser.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, cest plus souvent les producteurs qui recherchent les annonceurs que linverse. Apple reçoit ainsi plusieurs centaines de demandes par an et en refuse de nombreuses. Autre cas exemplaire, dans le film " Seul au monde ", la firme FedEx naurait rien payé, se contentant de fournir 1200 figurants et de prêter ses infrastructures de Memphis pour deux scènes. Cest dire que le tout Hollywood fait la cour aux annonceurs pour financer, ne serait-ce quune mince partie de leurs coûts de production. En fait, avec le temps, les annonceurs sont devenus plus exigeants. Ils produisent leurs propres Soap Opera quils offrent en échange de plages de publicité conséquentes. Pour escompter obtenir un financement partiel dun long-métrage, la marque doit être intégrée au scénario, cest-à-dire dans le déroulement de laction : Les dieux nous sont tombés sur la tête pour Coca-Cola ; Seul au monde pour le paquet FedEx et pour le ballon Wilson, etc. En dautres mots, sa visibilité doit être subtile.
Plus encore, le cinéma a réalisé plus dune centaine de longs-métrages dont le sujet est le milieu publicitaire. Parmi ceux-ci, le film What women want raconte lhistoire de deux publicitaires (Mel Gibson et Helen Hunt) à la quête de la meilleure façon de vendre des chaussures Nike aux femmes. Ce projet, dont Nike na été ni le commanditaire ni linstigateur, marie idéalement la marque au scénario. Quant au fabriquant de chaussures, il sest contenté de prêter trois de ses cadres pour jouer leur propre rôle et a mandaté son agence Wieden and Kennedy pour offrir un film publicitaire et un slogan (" No games, just sports ") au réalisateur du film.
n° 3. Les James Bond sont loccasion de relayer le product placement depuis longtemps, à lexemple de cette publicité pour des imperméables Blizzand datant de 1965. La publicité peut devenir un relais du product placement
Les alliances, collusions, productions hybrides entre cinéma et publicité se font de plus en plus fréquentes. La publicité, au sens strict du terme, a alors deux voies de récupération du cinéma. Dans le premier cas de figure, elle peut relayer le product placement ordinaire. La série James Bond est exemplaire de ce phénomène. Devenue avec le temps une véritable vitrine promotionnelle, celle-ci se voit depuis longtemps relayée par la publicité. Une publicité Blizzand (n° 3) datant de 1965 vend ainsi des imperméables sous les auspices de lagent secret 007. Dans le deuxième cas de figure, la publicité peut recycler un film sans lien direct avec le produit.
Le détournement gratuit de la production cinématographique par la publicité.
A lheure daujourdhui, devançant lart pictural, la bande dessinée, les contes et liconographie religieuse, le cinéma est devenu le numéro un des sources dinspiration de la publicité. Si les raisons dune telle inflation sont multiples, trois caractéristiques du film permettent en grande partie de lexpliquer. En premier lieu, les films détournés bénéficient en général dune très grande notoriété publique, renforcée jour après jour par le développement de la culture (et de léconomie) cinématographique. Mais la notoriété nexplique pas tout. En second lieu, les énoncés formulaires sont propices à la parodie, parmi lesquels le proverbe, le titre, et le slogan. La nature du titre filmique, particulièrement adapté à lallusion parodique, est donc lune des explications de sa fréquente récupération dans le discours publicitaire. En troisième lieu enfin, le titre filmique renvoie par essence à une histoire, à un ensemble de connotations livrées par le film. Récupérer un film, cest donc simultanément convoquer tout un ensemble de symboliques propres à ce film.
Pour ne citer quun exemple, en 2001 (sortie le 25 avril 2001), le film français du cinéaste Jean-Pierre Jeunet, Le fabuleux destin dAmélie Poulain, a connu un immense succès. Laffiche du film présentait le regard malicieux dAudrey Tautou sur fond vert (n° 4).
Dans les mois qui ont suivi, une publicité dalimentation pour chien, signée Matzinger (n° 5), a détourné le titre du film pour promouvoir son produit : " Le fabuleux festin de mon chien ". Outre le détournement par la commutation des lettres f/d (festin/destin) du slogan, on notera la prolongation de la thématique animalière (poulain -> chien) ainsi que le jeu phonique qui lui est associé (où d, m et e sont conservés) : " dAmélie Poulain " / " de mon chien ". Enfin, on remarquera en périphérie la préservation chromatique (vert) dune annonce à lautre. Cette publicité est surtout exemplaire de laisance avec laquelle un texte court comme un titre de film peut être manipulé, ne serait-ce que pour un clin dil humoristique.
Une forte notoriété, un emprunt adapté à la parodie et une symbolique préétablie sont donc les trois caractéristiques expliquant la pôle position de lindustrie cinématographique comme source dinspiration de la publicité.
La figure de proue de la récupération cinématographique
À loccasion du quarantième anniversaire de son décès, nous souhaitons rendre un hommage à celle qui restera à jamais la figure mythique du tout Hollywood : Norma Jean Baker.
Laffiche du film Sept ans de Réflexion (n° 6) de Charles K. Feldman, avec Marilyn Monroe et Tom Ewell a donné, et donne aujourdhui encore, toutes sortes de récupérations, aussi bien en spot TV quen print. Par exemple, le spot 2002 dAdidas place Anna Kournikova dans le rôle de Marylin Monroe (n° 7). Une telle inflation de cette récupération sexplique très largement par le fait que cette photographie est devenue, avec le temps, une icône universelle. Une publicité Levis (n° 8) se fait, sans le vouloir, le porte-parole dun tel constat. En reproduisant toute une brochette de couvertures de magazine détournant de manière plus ou moins heureuse le modèle initial, lentreprise vise à rappeler quen termes de jeans, ce sont eux la référence : " Wheres the choice ? ". Mais au-delà du message délivré par la publicité, cest bien une reconnaissance de lhégémonie culturelle dune telle icône qui est célébrée.
Le détournement de laffiche du film Sept ans de Réflexion présente dès lors un cas complexe de récupération pour trois raisons au moins. En premier lieu, cette affiche filmique compose elle-même avec un fait de détournement, puisquelle constitue un arrêt sur image dune scène du film. En second lieu, plus que le film lui-même, cest cette photographie qui est devenue légendaire. Par conséquent, les publicités détournant cette affiche filmique voguent entre le détournement dune scène de Sept ans de Réflexion et le détournement dune photographie entrée dans la légende, dune icône
n° 9. Mercedes affirme son prestige en remplaçant le grain de beauté de la diva du glamour par son étoile. photographique. En troisième lieu enfin, Marilyn Monroe ayant été une star incontestée du showbiz, la scène de Sept ans de Réflexion fait simultanément référence à la star. Ainsi, une publicité Mercedes (n° 9) a préféré une autre référence propre à Marilyn Monroe, à savoir son légendaire grain de beauté, remplacé ici par létoile Mercedes. Si la mannequin a été retenue pour le " Glamour " quelle incarne, Mercedes renoue aussi avec ses origines, puisque Mercedes nest rien dautre que le nom de la fille du co-fondateur de la société Mercedes (Emil Jellinek) et signifie en espagnol " grâce "
Les fondements de la récupération : les invariants
Pour bien comprendre la mécanique du détournement et ses différents rouages, il est intéressant de comparer toute une série de publicités ayant détourné le même modèle. Les bases du recyclage sont une somme dinvariants, tantôt textuels (Le fabuleux destin dAmélie Poulain), tantôt visuels (cas de Sept ans de Réflexion), mais toujours organisés de manière spécifique. Dans le cas qui nous préoccupe, lorganisation des invariants se fait selon ce que lon pourrait appeler une scénographie iconique. Ainsi, la photographie de Marilyn Monroe met en scène les invariants suivants :
Une mannequin blonde, cheveux mi-longs frisés.
Une robe blanche, soulevée par le souffle dune grille de métro.
Une photographie noir-blanc.Certaines publicités reprennent de manière assez fidèle loriginal. Si une partie des invariants a été modifiée, lensemble de la scène reste assez fidèle. Dautres publicités sinspirent plus librement du modèle, pour tendre parfois à lallusion lâche. Ces diverses publicités peuvent alors être passées en revue selon leur degré de conformité au modèle.
a. Publicités conformes au modèle. Une publicité Opel (n° 10) reprend loriginal de manière assez fidèle. Deux éléments de la scénographie iconique sont cependant modifiés : lorigine du souffle (la voiture) et les cheveux de la mannequin, lisses, plus conformes à la tendance actuelle. Le slogan daccroche " Coupé Turbo. Some like it fast ", par le recours à langlais, fait légitiment référence à Marilyn Monroe, star hollywoodienne. Mais plus encore, ce slogan renvoie au film Some Like It Hot (par Billy Wilder, 1959), le film de Marilyn Monroe le plus populaire.
n° 10. Marilyn semble rester bouche bée devant la rapidité et la beauté de lOpel Coupé Turbo. Tout comme une publicité Maidenform (n° 11), une publicité Dim (n° 12) conserve la plupart des invariants du modèle. Mais si la coiffure est conservée, la mannequin, de dos, subit un souffle dune tout autre nature : le vent. Là encore, le slogan daccroche fait référence à lune des caractéristiques de Marilyn Monroe, à savoir les " rondeurs " quelle mettait en valeur. À noter encore que cest la seule publicité (à lexception de la publicité M&M, mais pour cause, puisque Miss Green F en est la star) à modifier de manière marquée le chromatisme (robe de couleur bleu clair pastel, slogan rouge traversant lannonce, etc.).
b. Publicités modifiant le modèle. Une publicité Actal (n° 13) pour un médicament visant à prévenir les flatulences et les ballonnements reprend de manière très fidèle la photographie originale, mais lélément le plus fort de cette photographie, à savoir le souffle, sest évanoui, laissant retomber la robe blanche. Le message " No wind " reste alors, peut-être délibérément, quelque peu problématique : est-ce une métaphore de la suppression du souffle à lorigine du levé de la robe : le remède soignerait même les flatulences du métro ? Voilà une énigme supplémentaire à ajouter à la liste des mystères qui entourent la vie de Marilyn Monroe.
Une publicité Old Ladys (n° 14) prend également de la distance par rapport à loriginal en remplaçant la mannequin par un écossais. Plus que les invariants (robe blanche, mannequin blond, etc.), cest ici uniquement la scénographie qui est conservée : une jupe se lève sous leffet du souffle dune grille de métro. Le slogan daccroche " Gin Old Ladys : un orginal né en Grande-Bretagne " fait bien référence au fait même que cette publicité est une copie. Bien que séloignant plus radicalement du modèle, ces deux publicités conservent suffisamment dinvariants pour être aisément reconnues.
c. Publicités sémancipant du modèle. Une publicité M&M (n° 15) est la forme la plus fantaisiste, passant de la photographie à un dessin. Si la scénographie et le noir-blanc de la photographie sont conservés, la plupart des invariants sont modifiés : la robe de la mannequin est verte ; la mannequin est chauve ; les hauts talons ont été remplacés par des bottes plus tendance ; etc. Le slogan daccroche " The sexiest way to fly to London " renforce la référence en rappelant lorigine du mannequin et le symbole que représente Marilyn Monroe, à savoir la sensualité à létat pur
Une publicité Scandale (n° 16) opère un gros plan sur ce qui avait été jusque-là entraperçu sans être vu. Si le noir-blanc est conservé, la jupe est considérablement raccourcie. De plus, aucune main ne venant sopposer aux effets du souffle, la scénographie elle-même est contrariée. Quant au reste des invariants, le gros plan a pour effet de les évincer. Le slogan paradoxal " Du jamais vu qui mérite dêtre vu " est par contre conforme a lidée de cette publicité, qui révèle enfin lun des secrets de la photographie, " ce qui avait été jusque-là entraperçu sans être vu ", les dessous de Marilyn Monroe. Enfin, le nom de la marque, " Scandale " est alors peut-être emblématique de lhistoire qua connu cette photographie en son temps. Mais malgré ces liens, la référence est ici à tel point mise à mal quelle encoure le risque évident de ne pas être perçue (ce qui nest pas tragique pour cette publicité). Plus largement, tous ces exemples ont permis de montrer comment un même modèle peut être plus ou moins modifié, au point de compromettre la perception même de la référence à loriginal.
Lexemple phare de cette récupération, à savoir licône de Marilyn Monroe, montre bien que ce type de récupération fonctionne selon la double référence à des invariants quils soient textuels, iconiques ou plastiques et à une scénographie, cest-à-dire à une disposition de ces différents éléments dans un espace. De plus, ce recyclage sous-tend des motivations diverses : démystification humoristique (Actal), récupération de sa valeur intemporelle (Old Ladys), etc. À chacun sa voie, pour autant que lon sache ce que lon fait
* Cette contribution sinscrit dans le cadre dune recherche financée par le Fonds National Suisse pour la recherche scientifique (requête n° 1214-063943.00).
Nous attendons avec plaisir vos remarques et commentaires !
![]()
ComAnalysis Sàrl - Case Postale 18 - 1000 Lausanne 21 - +41 21 653 89 28
Pour nous contacter : contact@ComAnalysis.chCopyright © 2002, ComAnalysis - tous droits réservés