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Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 9.02 Septembre 2002
Le logotype (II) :
Les critères de qualité dun bon logo
Le premier volet de cette trilogie a abordé la question du logo sous léclairage de ses quatre fonctions (didentification, de certification, dappartenance, symbolique) et de ses quatre formes (logotype simple, logotype complexe, logotype siglotype, icotype). Ce deuxième volet aspire quant à lui à circonscrire les propriétés des bons logos. Une analyse approfondie des logos Coca-Cola et Orange permettra de mettre en évidence limportance dune cohérence globale des signes invariants du logo. Au terme de ce parcours, le test de la fragmentation servira à vérifier pratiquement le degré de reconnaissance, didentification et dattribution dun logo.
Pour quun logo soit de qualité, il doit dabord être en adéquation avec les attentes tant de lentreprise que de ses clients. De ce point de vue, bien que multiples, les significations attribuées à un logo ne sont ni aléatoires, ni infinies. Trois critères permettent de mesurer la qualité dun logo : sa cohérence (1), sa richesse sémantique (2) et sa modularité (3).
1. La cohérence : la polyvalence ne doit pas céder à la cacophonie.
La première propriété dun bon logo est sa cohérence. À le considérer non pas comme un regroupement aléatoire de textes, dimages et de couleurs, mais comme un assemblage répondant à une logique déterminée, le logo constitue une entité unifiée et se suffisant à elle-même. Il doit être identifiable et original, pour être attribué, mémorisé et se soustraire ainsi de la concurrence féroce des autres logos. Gérard Caron, dans son ouvrage phare Un carré noir dans le design, souligne limportance pour tout logo de trouver son identité : " En cas dopposition ou de confrontation entre deux symboles, celui qui domine est toujours le symbole monolithique, celui qui possède une unité de signification. Car symbole signifie émotion. Et sans émotion, pas de mémorisation ". Le logo doit être perçu avant dêtre vu : unique, il doit sastreindre au dépouillement absolu.
Le logo de British Airways est lun des rares exemples qui dérogent à cette règle. En 1984, la compagnie aérienne est lune des pires au monde. Une restructuration en profondeur est alors amorcée, dont lessentiel consiste en une révolution marketing : les efforts seront dorénavant centrés sur la qualité des prestations auprès de la clientèle. En 1996, British Airways devient la compagnie la plus rentable dEurope ! Elle souhaite alors se doter dun nouveau logo, à prétention internationale (60 % de sa clientèle nétant pas originaire de Grande-Bretagne). Elle prend la décision, en 1997, de faire appel à cinquante artistes du monde entier, qui dessineront les différents logos adoptés pour les queues des appareils de sa flotte. Or, bien quoriginale, cette idée prend le pari risqué de renoncer au logo unique
2. La richesse sémantique : canaliser les indésirables de loriginalité.
La seconde propriété dun bon logo est sa richesse sémantique endiguée : tout ambiguïté ou source de confusion peut conduire à la dérive. Si le logo doit répondre aux attentes de différents publics (dirigeants, salariés, actionnaires, clients, etc.), rivaliser avec les logos concurrents et, enfin, incarner les valeurs primordiales de lentreprise, il doit aussi véhiculer certaines valeurs sans communiquer les valeurs opposées. En dautres mots, rechercher une pacification sémantique.
n° 1. Le logo de Procter & Gamble a dû être modifié après que des rumeurs ont prétendu que ce dernier comportait des messages subliminaux sataniques. La mésaventure de Procter et Gamble est, à cet égard, édifiante. En 1980, une rumeur est née aux Etats-Unis, selon laquelle la firme aurait recours à des messages subliminaux sataniques pour renforcer ses ventes. Son logo (n° 1) représentait un vieillard en forme de croissant de lune, contemplant treize étoiles réparties dans un ciel sombre. Or, des esprits mal intentionnés virent dans les plis de la barbe le nombre 666, nombre satanique par excellence. Le nombre 13, empreint de superstition, a encore aggravé la situation. La firme a finalement abdiqué en changeant son logo, après 5 ans de procès et des pertes financières chiffrées en millions.
3. La modularité : prévoir les réaménagements au fil du temps et des cultures.
La troisième propriété dun bon logo est sa modularité. Tout en mettant en place un système de signes cohérent et contraignant, le logo doit aussi répondre à des qualités de flexibilité, dadaptabilité et de souplesse.
Tout dabord, le logo doit simposer dans le temps : lespérance de vie dun logo varie entre cinq et trente ans selon le type dentreprise, bien que Coca-Cola (1886), Michelin (1898) et Shell (1904) soient centenaires. Plus il sera intemporel, plus lentreprise pourra capitaliser en perception, notoriété et mémorisation, simposant dans la mémoire collective.
Ensuite, un logo doit pouvoir être décliné sur des supports très variés, tant en taille quen qualité de reproduction :
en papeterie (en-têtes de lettres, cartes de visite, enveloppes, bons de commande, etc.)
en emballage (cartons, packaging, etc.)
sur les vecteurs de communication (catalogues, notices, marchandising, PLV, publicité, médias écrans, etc.)
en interne (uniformes, accessoires, signalétique)
dans les locaux et sur les véhicules (décor intérieur, façade, vélo, voiture, avion, etc.)Pour se faire, il est très important de lassortir dun livre de normes (charte graphique), dictant précisément sa place, sa taille, ses couleurs, dans toutes les situations : par exemple, en précisant son adaptation sur des supports plus hauts que larges, en vérifiant son impression sur fond blanc, sur fond noir, en monochrome, etc.
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n° 2. La présentation des variantes du logo UBS sert à affirmer sa vocation internationale. Enfin, il doit supporter les réaménagements culturels : un nom court sera plus facilement exportable quun nom long, un nom en anglais plus universel quun nom en romanche, etc. Une publicité UBS (n° 2) incarne cette modularité en représentant les diverses variantes de son logo selon les pays, panorama destiné à démontrer lenvergure internationale de ses activités. Rappelons que lUBS a également choisi dangliciser son nom pour attester de sa vocation internationale : de façon très symptomatique, son ancienne abréviation de " Union de Banque Suisse " est aujourdhui devenue " United Bank of Switzerland " !
Au final, le logo doit concilier le présent et lavenir, le ici et le là-bas, le petit et le grand, lhorizontal et le vertical, etc.
La force du logo Coca-Cola
Les trois propriétés intrinsèques du bon logo sont condensées dans le logo Coca-Cola : cohérence, richesse sémantique et modularité.
En premier lieu, le choix de styliser le nom de la marque est concomitant à celui de sa création. Les courbes sinueuses du nom de la marque sont restées quasiment inchangées en plus dun siècle. Cest dire quavec la couleur blanche sur fond rouge, le style décriture est somme toute lélément le plus marquant de lidentité visuelle de la marque. Ce nest que dans les années septante quun lifting du logo complète le nom-logo par une ruban ondulé, qui chapeaute le nom de la marque en empruntant ses courbes sinueuses. Cet ensemble fait du logo de Coca-Cola un système parfaitement cohérent grâce à sa simplicité : deux couleurs, un nom, une typographie, une courbe.
En second lieu, cette simplicité lui garantit une enclave sémantique. Certes, tant les couleurs que les formes peuvent suggérer diverses valeurs connotées, comme lexpose Jean-Pierre Keller dans son ouvrage entièrement dédié à Coca-Cola (La galaxie Coca-Cola, Genève, Éd. Zoé). Mais ce sont plus les valeurs construites par les actions publicitaires que le logo lui-même qui sont à lorigine du foisonnement sémantique du ce dernier. De ce point de vue, Christian Delorme, spécialiste en création de logos, a raison de rappeler que, " quelles que soient la réussite graphique du logo et ses qualités fonctionnelles, les résultats attendus dépendront principalement du volume et du mode de diffusion, de la technique de communication utilisée et de la conception graphique du matériel dinformation ".
En troisième lieu, la modularité est la qualité la plus caractéristique du logo Coca-Cola. Ce dernier frappe en effet par son intemporalité, puisquil a traversé le XXe siècle sans prendre une ride. Même son lifting le plus important, dans les années septante, na pas touché à ses traits originaux. Plus que sa modularité temporelle, cest sa capacité à rester moderne qui surprend.
" Accepter que le logo soit une figure identitaire suppose la coexistence de facteurs de permanence et dinnovation dans la gestion de lidentité visuelle. "
Ses traits forts en font un logo étonnamment flexible dune culture à lautre. Le fait que sa traduction soit possible dans une vingtaine de langues prouve que ce dernier ne constitue plus un texte, mais un système autonome stabilisé à lextrême. Lorsque lun de ses codes est modifié, les autres invariants prennent le relais pour garantir sa reconnaissance : la traduction dans des langues étrangères (n° 3), limpression en noir-blanc, linversion du code chromatique (Coca-Cola Light), le découpage (n° 4) et même la transmutation (n° 5) ne remettent jamais en cause la reconnaissance du système.
Le besoin dinvariants forts est dautant plus important pour Coca-Cola depuis quil propose une gamme élargie de produits (1975), dont le Coke sans caféine, le Diet Coke ou encore le Cherry Coke. Ainsi, Coca-Cola a pu sans autres inverser son chromatisme (rouge sur fond blanc à blanc sur fond rouge) pour illustrer son produit " light ", le Diet Coke. Chaque sous-logo doit être en mesure de témoigner à la fois de son appartenance à la marque mère et de sa singularité.
Lexemple Coca-Cola démontre ainsi comment un logo doit en même temps pouvoir être décliné dans le temps (évoluer), dans lespace (selon les supports), dans laire géographique (selon les cultures, les langues, etc.) et dans le marché (entre marques et sous-marques). Cest le constat fait par le spécialiste Benoît Heilbrunn : " Accepter que le logo soit une figure identitaire suppose la coexistence de facteurs de permanence et dinnovation dans la gestion de lidentité visuelle ".
Orange, entre permanence et changement : les invariants.
Un logo nest pas en assemblage déléments mis en relation de manière aléatoire. Plutôt que de le considérer comme une entité monolithique, il convient de le penser en termes systémiques. Comme le précise Benoît Heilbrunn, le logo est " un ensemble déléments interdépendants qui prennent sens par les relations fonctionnelles quils établissement entre eux ". Il sagit de se départir dune vision fixiste du logo, qui le considérerait comme une entité de signification figée. Un logo doit se faire équilibriste entre une volonté de permanence et une manifestation de changement.
Lorsquun logo est défini avec précision, tous ses éléments, quils soient textes, images ou couleurs, sont clairement arrêtés. Cette systématique permet de jouer sur ces invariants, contraignants mais non involutifs. Analyser une identité visuelle oblige donc à dégager les éléments de sa grammaire visuelle. Selon Gérard Caron, la " hiérarchie des outils dexpression visuelle [ ] sont, dans lordre et dabord, la couleur, suivie de la forme et du mot et enfin du nombre ". Le logo emblématique de lopérateur Orange Communication peut servir dillustration (n° 6).
n° 6. Le logo de la marque Orange est en parfaitement adéquation avec son nom, sa mission et sa philosophie. Cet opérateur a comme particularité dêtre arrivé en troisième sur le marché suisse de la téléphonie mobile. Pour simposer, il a eu recours à une campagne publicitaire massive. Mais contrairement à ses concurrents (Swisscom et diAx), qui ont visé des cibles délimitées par des critères socio-démographiques usuels (âge, sexe, niveau social), Orange a opté pour des classes de socio-styles, alternative qui se reflète dans les trois " outils dexpression visuelle " : couleur, forme et mot.
a. La couleur orange étant apaisante et équilibrante, elle a permis à Orange de sopposer au stress généré par la technologie. Elle est aussi une couleur spirituelle (bouddhisme), en parfaite adéquation avec limage écolo-mystique investie par la marque. Substitut du soleil, de la lumière, conviant lidée de liens chaleureux, de mise en contact entre les hommes, elle sadapte parfaitement à un opérateur de téléphonie mobile.
b. " La forme induit des émotions, des attitudes ou des comportements dachat spontanés difficiles parfois à modifier ". Il suffit de penser au domaine automobile pour percevoir limportance de la forme : les réussites commerciales dune Coccinelle ou dune 2CV sont dabord dues à leur forme originale et à contre-courant. À côté des formes primitives, comme le cercle, le carré et le triangle, existent des combinaisons comme la croix, la spirale, lovale, et plus généralement, la verticalité et lhorizontalité.
Les formes primitives " ont lénorme avantage dentrer en contact direct avec la culture capitalisée inconsciemment par lhomme depuis des millénaires ". Le carré est le symbole de la chose achevée. Il représente lunité solide qui transcende le temps. Il est le symbole des quatre points cardinaux et, plus largement, de luniversalité. Solidité et universalité du carré conviennent pleinement à une firme qui se veut leader en communication.c. Le mot, désignant lentreprise ou le produit, permet enfin léchange communicationnel : il permet sa reconnaissance et sa valorisation, autrement dit son existence. Pour Gérard Caron, " à la différence de la couleur et de la forme qui sont des langages innés, la reconnaissance dun mot implique lapprentissage de la lecture ". À linstar dun Apple ou dun Sony, facile à prononcer dans toutes les langues, le choix du nom Orange a été dicté par sa vocation internationale : ce mot est identique à lécriture dans de nombreuses langues et reprend son premier invariant, la couleur. Cette logique implacable va même plus loin, puisque lorange, couleur de lavenir et de la lumière, relaye lidée forte du slogan de marque : " The future is bright. The future is orange ". La boucle est bouclée.
Pour conclure : le test de la fragmentation
Comme le rappelle Christian Delorme, " le logo caractéristique, pertinent, original, spécifique, ne rappelle aucun autre logo. Il est percutant, crée lémotion, force la communication et anticipe le besoin ". Après avoir mesuré sa cohérence, sa richesse sémantique et sa modularité, pour vérifier ultimement sa spécificité, il est possible de recourir au test de la fragmentation monochromatique. Cela consiste à sélectionner un fragment du logo dans sa version noir-blanc et den évaluer son degré de reconnaissance et didentification (n° 7).
n° 7. Le test de la fragmentation permet de vérifier la qualité dun logo, et notamment son degré dattribution. Au-delà de cette modularité invariante, le logo est aussi en mesure de prendre différentes formes selon les fonctions qui lui sont imparties. Croire en effet que le logo se confine à signer les annonces publicitaires serait une grossière erreur. Mais ceci fera lobjet du troisième et dernier volet consacré au logo
Pour en savoir plus :
Benoît Heilbrunn, Le logo, Paris, Puf, coll. " Que sais-je ? ", 2001.
Christian Delorme, Le logo, Paris, Éditions dorganisation, 1991.
Gérard Caron, Un carré noir dans le design, Paris, Dunod, 1992.Nous attendons avec plaisir vos remarques et commentaires !
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