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Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 8.02 Août 2002
La liberté dans tous ses états, ou quand la sculpture devient vedette publicitaire*
La chronique " Parodia " sest donné comme mission dobserver la manière dont la publicité recycle, récupère et détourne les autres domaines de lactivité sociale : politique, littérature, art, cinéma, journalisme, textes sacrés, avis de recherche, etc. Or, de manière évidente, les sculptures et autres ouvrages dart (monuments, tours, statues, etc.) sont nombreux dans la publicité. Ils relèvent du patrimoine commun, supposé partagé entre publicitaires et consommateurs et sortent des stricts phénomènes de récupération. La question sera dès lors de déterminer la limite entre la récupération et lusage de savoirs partagés, autres connaissances du monde, question particulièrement prégnante dans le cas des sculptures et ouvrages dart. Il sagira aussi de saisir les symboliques diverses quengagent ces derniers, afin de les utiliser au mieux.
Deux catégories distinctes
Les sculptures et ouvrages dart les plus fréquemment rencontrés perdent souvent, dans le contexte publicitaire, leur valeur duvre dart. La publicité retient dans ce cas lemblème symbolique que ces derniers représentent :
Statue de la Liberté = New York; Liberté Le Sphinx = Egypte; Enigme La Tour Eiffel = Paris; Phallus
n° 1. Un fragment du David de Michel-Ange symbolise à lui seul lArt et, accessoirement seulement, Florence. On peut par conséquent distinguer deux catégories de reprises. La première consiste à reprendre une uvre pour ce quelle est. Cest le cas des détournements fréquents du David sculpté par Michel-Ange. Incarnant un personnage biblique, héros victorieux du géant Goliath, il est lune des figures de proue de la récupération. Pour preuve, lune des rares récupérations du David qui vise à symboliser Florence (n° 1) ne représente quune portion restreinte de luvre. Le choix dune partie difficile à identifier, ainsi que le déplacement de la statue à lextérieur qui retrouve ainsi son affectation initiale qui était celle de la sculpture urbaine (la statue a été déplacée à lAcadémie en 1873) , prouvent non seulement sa très grande notoriété, mais également sa symbolique universelle : le David de Michel-Ange est avant tout le symbole de lart par excellence. Contrairement, nous le verrons, à bien dautres sculptures et ouvrages dart, ce David est surtout rattaché à une symbolique artistique (n° 2), la perfection et la beauté virile de lhomme, bien avant de servir de désignation dun lieu, Florence.
n° 2. Le David de Michel-Ange incarne la perfection au masculin La seconde catégorie regroupe pour sa part les sculptures, monuments et bâtiments dont la valeur artistique est éclipsée par dautres symboliques. La publicité touristique a largement contribué à cette pratique, érigeant certaines uvres comme emblèmes de villes ou de pays : le Sphinx de Gizeh et les pyramides pour lEgypte, la Tour Eiffel et lArc de Triomphe pour Paris, Big Ben et Times Bridge pour Londres, etc.
Une limite floue
A ce point, on est en droit de se demander quelle différence il y a entre le David de Michel-Ange, la Tour Eiffel, la Tour de Pise, la Statue de la Liberté, quatre uvres de création artistique, et le Cervin ou le Jet deau de Genève ? Aucune différence, à cela près que le Cervin nest pas du ressort de la création humaine mais fonctionne de manière similaire aux autres exemples susmentionnés, à savoir comme incarnation symbolique dun lieu, comme emblème national. Le cas du Jet deau de Genève complexifie encore cette problématique. Il est certes licône de la cité de Calvin, mais doit-il être considéré comme une uvre dart ? Un bref retour sur sa genèse nous apprend quà lorigine, le Jet deau était une vanne de sécurité destinée à réguler la pression des machines de lusine hydraulique de la Coulouvrenière (1886). Promu attraction touristique en 1891 déjà, il fut déplacé dans la Rade et sa hauteur passa alors de 30 à 90 mètres. Cette genèse nous oblige à le considérer non comme une uvre dart, mais comme une attraction touristique. En résumé de tout ce qui a été dit, il apparaît que certains ouvrages relèvent de lart (Tour de Pise, Tour Eiffel, etc.), dautres de lhomme, mais sans valeur artistique (Jet deau de Genève), enfin dautres de Mère Nature (Cervin).
Un constat semble dès lors simposer : la valeur artistique des uvres peut être totalement gommée par lusage qui en fait dans la publicité, ces dernières fonctionnant comme autant de désignateurs de lieux, exactement comme le Cervin et le Jet deau de Genève. De plus, si l'utilisation répétée de ces uvres comme topos géographiques perpétue leur légende et renforce leur notoriété, elle accentue irrémédiablement le gommage de leur ascendance artistique, cercle vicieux qui ne semble pas être prêt de sarrêter.
La petite histoire de la Statue de la Liberté
n° 3. (1914) Très vite, la Statue de la Liberté est devenue le symbole universel de la liberté. La Statue de la Liberté fut offerte par la France aux Etats-Unis pour célébrer lamitié des deux pays, commémorant le centenaire de la Déclaration dIndépendance américaine (4 juillet 1776). La sculpture fut réalisée par lartiste Frédéric Auguste Bartholdi, avec le soutien de Gustave Eiffel pour lélaboration de la structure métallique. Elle fut inaugurée par le Président Groover Cleveland le 28 octobre 1886. Le 15 octobre 1924, elle sera déclarée monument historique.
n° 4. Belle démonstration de lincarnation des Etats-Unis par la Statue de la Liberté, ambassadrice de l"original american flavor". La Statue de la Liberté représente une femme drapée dans une toge, brandissant une torche de la main droite. Les sept rayons de la couronne représentent les sept mers et continents. Sur les tablettes quelle tient de la main gauche sont inscrits, en chiffres romains, " 4 juillet 1776 ". A ses pieds se trouvent les chaînes brisées de lesclavage. Sur une plaque de bronze du piédestal est encore gravé un poème dEmma Lazarus, intitulé The New Colossus.
Très tôt, cette statue géante a symbolisé la modernité. Pour preuve, le 29 octobre 1910 déjà (Lillustration), une publicité recourt à la Statue de la Liberté pour vanter les qualités de lampoule électrique Tantale, " La plus robuste, La plus économique ". À cette époque, elle servait de valorisation du produit. Mais elle constitue aussi, dès son origine, lemblème, le symbole universel de la liberté, à linstar dun appel à souscrire à lEmprunt National lancé par la Banque Nationale de France en 1914 (n° 3), " pour la Liberté du Monde ".
Les différents procédés dempruntsCe qui était à lorigine une uvre dart offerte par la France au Etats-Unis, est devenu, au fil des années, lexpression de la liberté et le symbole des Etats-Unis. Ce symbole, dabord utilisé au premier degré, sest vu petit à petit détourné sous des formes très diverses et plus ou moins irrévérencieuses, parmi lesquelles nous rencontrerons la citation (intégrale ou tronquée) et limitation (intégrale ou tronquée).
La citation intégrale reprend loriginal dans son ensemble. Outre la publicité de la Banque Nationale de France, une publicité Philip Morris (n° 4) reprend loriginal sans véritablement chercher à le modifier (à lexception près du traitement chromatique de la photographie). La citation parodique reprend également loriginal, mais pour en modifier certains attributs. Cest le cas des publicités IBSA (n° 5) et Benefit (n° 6). Les principales manipulations que lon peut observer sont la permutation (modifier la place des éléments) et la substitution (par exemple la torche par la brosse à dents, cette dernière devenant métaphore de la liberté). Une publicité Lewis (n° 7) opère une autre manipulation en introduisant un attribut étranger à loriginal (adjonction) : un jean. Enfin, une publicité SSR modifie le modèle plus en profondeur (n° 8) par une opération déjà suggérée par la publicité IBSA, lanthropomorphisation, la statue devenant un être pensant.
La citation tronquée ne représente quune partie de loriginal, comme dans le cas de la publicité du Crédit Suisse (n° 9). Cette publicité juxtapose de manière intéressante lemblème américain à un autre emblème, suisse cette fois, la statue de Guillaume Tell. En associant ces deux représentations, un lien de parenté est suggéré, incarné par le slogan " Incredibly International ". On notera au passage que lemblème suisse est topographiquement superposé (modestie oblige ?) à celui des Etats-Unis ! Lellipse dune partie plus ou moins importante de lorignal atteste de sa solide notoriété, le publicitaire jugeant dans ce cas le consommateur capable de reconstituer lensemble à partir dune portion.
Limitation, contrairement à la citation, contrefait plus quelle ne reproduit loriginal. Par exemple, une publicité Winston (n° 10) place une jeune femme dans la même position que la statue, remplace la torche par un briquet et les tablettes par une cartouche de Winston. Elle porte de plus, comme le modèle, une couronne à sept pointes en guise de couvre-chef. Cette image traduit librement le slogan daccroche : " Statue of Liberty ". Enfin, comme dans le cas de la citation, limitation peut également être tronquée. Une publicité Kanterbräu (n° 11) imite le haut de la main tenant la torche, remplaçant assez naturellement cette dernière par une chope de bière.
Si tous ces produits recourent à ce symbole de liberté et daméricanité, les différentes formes de recyclage du modèle ne sont pas sélectionnées de manière totalement arbitraire. Lorsquelles sont employées de manière appropriée, elles répondent au contraire à des stratégies, à des fonctions bien précises.
Pourquoi récupérer ? Les diverses fonctions de la récupération
Henri Joannis, lorsquil passe en revue les différentes stratégies à disposition pour attirer lattention, propose de distinguer deux cas de figures, quil associe à des stratégies dhumour. La " référence inattendue " est un rapprochement à un univers de référence valorisé culturellement, par le biais dune démarche irrévérencieuse ou iconoclaste. Le " démarquage ou détournement " consiste à détourner une uvre célèbre de façon parodique : " Dans le cas de la référence inattendue, cest la cocasserie de la rencontre qui crée le comique. Le choc est instantané. Dans le cas du démarquage, cest un parallèle entretenu pendant de longues secondes et en plusieurs épisodes qui va provoquer le comique ". Ces deux procédés semblent correspondre à une même stratégie : le détournement, qui, lorsquil est ludique, a lavantage de convier lhumour, stratégie très efficace en publicité, tout en jouant délibérément sur une forme diconoclasme (recherche de connivence).
Mais les fonctions de ces récupérations et détournements sont multiples. La publicité étant un discours de linstantanéité, la récupération lui permet aussi de convoquer très rapidement un ensemble de symboliques propres à luvre originale (Statue de la Liberté = liberté, New York). Enfin, pour autant que la valeur artistique soit préservée, un mouvement de translation permet de déplacer laura de luvre dart sur le produit promu.
Un double effet paradoxal : adopter lart, cest magnifier le produit
Lorsque Danièle Schneider passe en revue les effets dominant de la récupération publicitaire sur lart, son constat est protéiforme : " Toute utilisation dune uvre dart à des fins publicitaires introduit une désacralisation, apparente tout au moins, de cette uvre. En réalité, au second degré, le fait même de prendre une preuve comme référence ou caution est une reconnaissance implicite de son importance ou de sa valeur, lanodin nétant jamais pris en compte, sauf en tant que contre-exemple. Dans le même temps, tout emprunt publicitaire au monde de lart induit une valorisation du produit et donc du consommateur qui va lacquérir ". La récupération de lart par la publicité aurait ainsi comme double et paradoxale issue de profaner le sacré (désacraliser) tout en valorisant simultanément luvre récupérée : " Le raffinement culturel qui, par le procédé classique du transfert, permet aux consommateurs didentifier le produit quils achètent avec la perfection de luvre qui le porte et de sidentifier eux-mêmes aux uvres dart. Mais, dans le même temps, lirrévérence montrée envers ces uvres les fait participer, par procuration, à un iconoclasme dont leur anticonformisme se repaît. Désacraliser des uvres universellement admirées permet de prendre des distances avec la société ". Or, le paroxysme de la désacralisation nest-il pas le complet gommage de toute valeur artistique ?
Sculptures, monuments et ouvrages dart fonctionnent soit comme uvres dart, soit comme désignateurs de lieux ou de valeurs symboliques. Si ces deux formes ne sont pas exclusives, force est de constater, bien souvent, une éclipse de la première au profit de la seconde, par un gommage radical de toute valeur artistique. Peut-on pour autant condamner la publicité de pousser à lextrême la désacralisation des uvres universellement admirées ? Encore faudrait-il se demander si la publicité nest pas au contraire un simple reflet dune opération de gommage largement entamé par dautres, à commencer par la propagande politique, dune part, et par le champ médiatique (cinéma, télévision, etc.), dautre part
* Cette contribution sinscrit dans le cadre dune recherche financée par le Fonds National Suisse pour la recherche scientifique (requête n° 1214-063943.00).
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