
Accueil -> Publications -> Publication n° 53
Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 8.02 Août 2002
Le logotype (I) : Blason des temps modernes
n° 1. Comme la Suisse (un edelweiss), lEspagne a su se doter de son propre logo. " Il existe cinq millions de marques dans le monde. Un homme occidental reçoit quotidiennement 2'000 images, 20'000 stimuli visuels et 500 marques (parmi lesquelles il nen retiendra que dix en fin de journée). Les trois quarts des informations reçues par un individu sont visuelles. Le logo est donc une arme visuelle dans la bataille économique ". Tels sont les propos de Marie-Hélène Westphalen, auteure du Communicator. Cest dire que le logo constitue à proprement parler la clé de voûte de lidentité visuelle dune entreprise ou dune institution : même les pays, à linstar de lEspagne (n°1), possèdent leur propre logo.
Ce premier volet dune trilogie consacrée au logo aborde cette question sous léclairage de ses quatre fonctions et de ses quatre formes. Le logo étant le communicateur privilégié du programme de la marque, les logos IBM et Apple font lobjet dune analyse approfondie de leurs programmes respectifs. Le deuxième volet abordera pour sa part la question des propriétés qui font les bons logos. Une analyse approfondie des logos Coca-Cola et Orange permettra de mettre en évidence limportance dune cohérence globale des signes invariants composant le logo. Le test de la fragmentation servira dillustration à ces propositions. Enfin, le troisième volet montrera comment, en publicité, les logos peuvent rencontrer des récupérations originales qui leur confèrent un autre rôle que la simple signature de lannonce publicitaire.
Le logo : une histoire pas si ordinaire
Le logo semble avoir précédé lécriture : signes astronomiques, signes du Zodiaque et autres croix religieuses sont les témoins ancestraux des logotypes des temps modernes. Puis vinrent les cachets et sceaux du Moyen ge, les fers des éleveurs, les blasons et armoiries des chevaliers, les symboles collectifs des corporations, etc. Cest dailleurs entre le XVIe et le XVIIIe siècle que fleurissent ces marques identitaires, précurseurs des logos contemporains. Mais ce nest que vers la fin du XIXe siècle, à la suite de la révolution industrielle, de la naissance de la publicité moderne, du renforcement de la concurrence et de larrivée du régime de surproduction, que le logo prend tout son sens : cristalliser lattention, puis la confiance du consommateur autour dune marque. Le logo devient alors un sceau lauthentifiant, la légalisant. À tel point quaujourdhui plus encore quhier, la marque et son logo sont indissociablement liés.
Logo = Marque : une approche quantitative
Benoît Heilbrunn professeur de marketing et de communication à lÉcole de Management de Lyon et chargé denseignement à lUniversité de Paris III suggère un rapport direct et inaliénable entre le logo et la marque : " Les logos participent de limmiscion des marques commerciales dans le paysage affectif des individus de manière à créer des attitudes favorables durables à légard de ces marques ".
Ce rapprochement nest pas fortuit. Lorsque lon sait que Pepsi-Cola, souhaitant modifier les codes graphiques du Cola (passant du blanc - rouge au bleu rouge) a dépensé 500 millions de dollars en 1995 pour lopération de liftage de son identité visuelle, que la BNP a dépensé 100 millions de francs français pour son lifting en 1987 et que Swiss aura dépensé 100 millions de francs suisses pour son nouveau logo entre 2002 et 2003, on comprend mieux pourquoi M.-H. Westphalen préfère parler de " bloc-marque ". En dautres mots, il est impossible de parler du logo sans parler de la marque quil incarne.
n° 2. Le logo est lemblème de lentreprise, comme les armoiries dune famille royale, le blason du chevalier masqué. Dès lors, la valeur dun logo peut être mesurée à la manière dune marque, par des études de reconnaissance, dattribution (assistée ou non), de mémorisation, dassociation, dagrément, de sympathie, etc. Cet actif immatériel quest la valeur capitalisée du logo, chiffré en millions, a un poids financier estimable en fonction de la notoriété spontanée, du pouvoir de séduction, de lhistoire de la marque, de ses potentialités de développement, etc. Constitué de lensemble de ses invariants, sur lesquels nous reviendrons dans le prochain numéro, le logo devient blason mercantile (n° 2), nécessaire dans le champ de bataille économique où la marque constitue une arme stratégique impitoyable.
Les fonctions du logo
Le logo, unité constitutive de lidentité visuelle de lentreprise, se compose de signes alphanumériques (chiffres et lettres) ou iconiques (images) établissant la représentation graphique ou typographique de la raison sociale, voire dune dénomination de produit ou de service. Mais pourquoi ce petit sigle, généralement reproduit sur quelques millimètres carrés, mérite-t-il quon lui porte une telle attention, et quon lui attribue une telle valeur marchande ? En dautres mots, quelle est sa vocation ?
Son don dubiquité fait quon le rencontre aussi bien en signature des publicités, en caution des produits dont il se fait le garant, quen symbole de valeurs quil véhicule par le sponsoring, le mécénat ou le parrainage. Sa spécificité est dêtre présent sur lensemble des dispositifs de communication de lentreprise. Ses fonctions sont donc variées, à la fois signe didentification, signe dengagement et signe de valorisation de lentreprise. Mais son premier rôle est de renvoyer lensemble des productions discursives à un émetteur unique. Au final, ses fonctions, multiples, peuvent se ramener à quatre :
a. Fonction didentification (reconnaissance, distinction)
b. Fonction de certification (signature, caution)
c. Fonction dappartenance (agent communautaire, filiation)
d. Fonction symbolique (ambassadeur et condensateur de valeurs)
n° 3. Le logo Coca-Cola bénéficie dune telle notoriété quil peut être traduit, tronqué, transmué, il reste immédiatement attribué. a. La première fonction, la fonction didentification, répond au contexte dans lequel se trouve lentreprise ou linstitution : un milieu concurrentiel. Dès lors, le logo sert à se singulariser face à la concurrence, à se faire reconnaître : le logo est un accélérateur de notoriété. Le logo Coca-Cola est à tel point prégnant dans la mémoire collective que ses déclinaisons dans des langues étrangères comme lArabe ou le Japonais ne posent aucun problème didentification (n° 3).
b. La seconde fonction, la fonction de certification, sert à signer, juridiquement parlant, les produits issus de lentreprise : caution de qualité, gage de pérennité, garantie de service après vente, etc. Il certifie aussi lorigine du produit et du producteur. Le logo Darty, par exemple, garantit un service irréprochable par sa signature.
c. La troisième fonction, la fonction dappartenance, répond au besoin contemporain de rallier les différentes ramifications dune même entité, lentreprise. Globalisation, fusions, développement de marchés horizontaux et verticaux, diversification de la clientèle, participent tous à une dispersion géographique et à une dématérialisation de lentreprise, qui a dès lors besoin de fédérer ses différents acteurs autour dun signe commun, un signe didentification consensuelle : le logo. Nestlé ou Danone, marques ombrelles, en apposant leur logo respectif sur différents produits, leur confèrent dabord un signe dappartenance, tant à la production (producteurs comme actionnaires) quà la consommation.
d. Enfin, la quatrième fonction, la fonction symbolique, est destinée à condenser et à véhiculer, par le graphisme du logo, les valeurs fondamentales de lentreprise : sa vocation, sa philosophie. Le logo doit véritablement incarner les valeurs qui justifient lexistence même de lentreprise : le logo résume lentreprise. Son rôle pragmatique est véritablement denrichir et de densifier les relations de la marque avec ses interlocuteurs : consommateurs, mais aussi producteurs, actionnaires, etc. Et ses valeurs sont aussi là pour faire agir le consommateur : le logo est une injonction à l'achat, un " vendeur silencieux ". Le logo Marlboro incarne la virilité sauvage des plaines américaines. Le logo Kuoni (le nom inscrit dans une sphère représentant la terre) concrétise lactivité mondiale de lagence de voyage.
Le logo Benetton est, de ce point de vue, aussi riche en enseignement quen symbolique. La couleur verte incarne la nature verdoyante des grandes prairies où paissent les moutons producteurs de laine. Lécriture blanche relaie quant à elle la couleur de la pure laine vierge. Le rectangle est enfin lexpression de la perfection. Lensemble est dune cohérence parfaite.
Quatre types de logo
Le logo recourt à un langage syncrétique, mêlant les codes linguistique, iconique et plastique. Comme tente de le représenter le schéma ci-dessous, les différents logos se répartissent sur un axe horizontal allant des formes les plus linguistiques aux formes les plus iconiques, le système plastique intervenant pour sa part de manière prépondérante et systématique :
a. Les logotypes simples
À lextrême droite du schéma, le logo alphanumérique, expression la plus dépouillée de la marque, se compose exclusivement de signes alphanumériques : Coca-Cola et New Man en sont de bons exemples.
Une typographie particulière majuscules ou minuscules, répartition, silhouette du mot, personnalisation typographique, empattement, fonte, graisse, lettres calligraphiques, lettres gestuelles, lettres dessinées en mode contour, etc. leur confère originalité et personnalité. À cela sajoutent encore des organisateurs comme le croisement des lettres, leur superposition, leur encastrement, leur entrelacement, etc.
b. Les logotypes complexes
Entre les deux extrêmes, les logos mixtes font se rencontrer, de manière plus ou moins concomitante, les deux systèmes de signes que sont le scriptural et liconique. Les logos, lorsquils reprennent le nom complet de la marque dans une écriture caractéristique, peuvent aussi être contenu dans un symbole visuel simple (rond, carré, ovale) : Lu, Benetton, Ford, Orange. Lencerclement est de ce point de vue caractéristique. La symbolique du cercle est immédiatement perçue comme la délimitation entre un intérieur et un extérieur : la ville et son enceinte, la nation et ses frontières et, au-delà, le fantasme collectif de lOrigine, qui renvoie toute communauté à limage de luf et de lenfant dans le ventre de sa mère. À chaque forme correspond ainsi un réseau de significations.
c. Les logotypes siglotypes
Parmi les logos, on peut distinguer ceux qui, comme les exemples susmentionnés, reprennent le nom complet de la marque, de ceux qui se forment sur la base : dabréviations (mot raccourci dont on garde les premières lettres ou linitiale ou la finale) : Swiss pour Swissair Lines.
dacronymes plus ou moins conventionnels (groupe de mots raccourcis en conservant la début de chaque mot) : ComCom pour Commission fédérale de la communication.
de sigles (groupe de mots raccourcis en ne conservant que la première lettre de chaque mot) : CFF pour Chemins de Fer Fédéraux.
n° 4. Le logo peut être injecté dans une fiction La représentation visuelle dun sigle peut alors se faire sous la forme simple ou symbolique. On pense à CIA pour " Central Intelligence Agency ", au K pour " Kodak ", etc., mais aussi aux trois formes de déclinaison de la chaîne de distribution Migros, M, MM, MMM Certains de ces sigles sont meilleurs que dautres. On préférera par exemple NASA pour " National Aeronautics and Space Administration " ou Fiat pour " Fabrica Italiana Automobile Torino ", à IBM, dont on a perdu le sens originel (" International Business Machines ") ou encore BMW pour " Bayerische Motor Werk ". Plus original encore, le logo NRJ a cela de particulier de dériver dune " abréviation phonétique " de son nom : " énergie ". Associé à la panthère, cest lun des logos les plus réussis du marché.
n° 5. Ce logo traduit de manière exemplaire le sigle CFCF (Comité Français Contre la Faim). A mi-chemin entre sigles linguistiques et sigles iconiques, ces siglotypes peuvent tendre ainsi à plus diconisation, à linstar du logo dYves Saint Laurent (n° 4). Jean-Michel Adam et Marc Bonhomme, dans Largumentation publicitaire (Nathan, 1997), remarquent comment le logo Suzuki, qui reprend le S initial de la marque, a été fortement iconisé. Ils y voient " un S stylisé, selon une calligraphie proche dune écriture japonaise au pinceau, et converti en un idéogramme ". Un autre exemple nous est donné par Christian Delorme. Spécialiste de la création de logos, il décrit le logo du Comité Français Contre la Faim (n° 5) en ces termes : " Les deux " F " dos-à-dos traduisent Français contre la Faim, les deux " C " représentent les deux hémisphères et le décalage entre deux mondes, celui qui a faim et lautre ".
d. Les icotypes
À lautre extrême, nous rencontrons les logos purement iconiques. Le nom est alors inscrit (en totalité ou en partie) dans une représentation iconique (image ou figure en liaison avec larticle de lentreprise ou la nature des produits) : Roc, Rhodia, Gaz de France, Kuoni. Lemblème peut ainsi servir à préciser lorigine géographique, le métier ou la philosophie de lentreprise. Allusif ou arbitraire, il peut se réaliser à travers cinq grandes formes :
n° 6. Le logo Nike profite dune telle notoriété quil se suffit à lui-même. les figures géométriques (Adidas et ses trois bandes)
les objets ou instruments (Elf et sa pointe de foreuse)
les personnages réels ou imaginaires (Michelin et son bibendum)
les animaux (Caisse dépargne et son écureuil)
les végétaux ou minéraux (Air Canada et sa feuille dérable)Ces symboles peuvent aller des formes les plus figuratives un bonhomme pour Michelin, un cheval pour Ferrari, un lion pour Peugeot, un crocodile pour Lacoste, une coquille Saint-Jacques pour Shell, une fleur pour Yoplait, etc. aux formes les moins figuratives, les plus abstraites une croix pour Mercedes, une pentastar pour Chrysler, etc. Cest également le cas de formes plus originales, comme les chevrons de Citroën (représentation stylisée de la denture particulière des engrenages, qui firent la renommée de Citroën) ou le losange de Renault (symbole des calandres pointues des voitures du début du siècle). Cest enfin à Nike que revient la palme avec son Swoosh, généralement interprété comme une virgule, mais qui représente en réalité les ailes de la déesse grecque Nike (le mot " nike " signifie " victoire " en grec). Cet icotype a un tel degré duniversalité quil peut servir à lui seul de publicité (n° 6).
Un bestiaire des logotypes
Parmi les constructeurs automobiles, de nombreux logos reprennent des éléments héraldiques : le lion héraldique de la Franche-Comté trouve sa place dans le logo de Peugeot ; le cheval du logo de Porsche correspond aux armes de la ville de Stuttgart, etc. Tous ces symboles désignent les firmes respectives. À linstar du Swoosh Nike, plus le symbole sera puissant, moins il aura besoin du soutien de la marque pour exister : le bibendum pour Michelin, létoile pour Mercedes, le corps humain aux dimensions parfaites pour Manpower, etc.
Dans ce système de représentation iconique de certains logos, la tentation est grande de recourir au bestiaire. Celui-ci allie facilité de compréhension et puissance dévocation :
Oiseau
Auchan ; Accor Lion PSA ; Lion de Nestlé Jaguar Jaguar Crocodile Lacoste Vache Vache qui Rit Cheval Ferrari ; Porsche Tigre Esso Panthère NRJ Écureuil Caisse dÉpargne Chameau Camel Le monde végétal (arbre, roseau, feuille, fruit, etc.) et le monde minéral (pierre, cristal, etc.) ont eux aussi été largement investis. Ces quelques exemples mettent en évidence limportance de ladéquation entre le visuel retenu et la mission de lentreprise. Choisir limage stylisée dun oiseau pour une compagnie aérienne peut être tentant, mais risque dêtre trop largement inscrit dans les conventions pour pouvoir profiter dun impact tangible, une réelle mémorisation, une résonance discriminatoire À linverse, lintérêt primordial des icotypes est dinstituer presque naturellement son internationalisation.
Entre information et émotion, la métaphore
n° 7. En suivant lévolution du logo dune entreprise centenaire, on peut embrasser lhistoire de sa vocation. Comme le remarque B. Heilbrunn, le logo est " le lieu dune tension entre sa vertu fonctionnelle qui vise à transmettre de linformation sur le produit ou lorganisation et sa vertu émotionnelle qui vise à susciter de lémotion, du plaisir et à sériger en objet esthétique ". Du point de vue fonctionnel, le logo est la représentation graphique officielle dune organisation ou dune marque. Dans ce sens, il participe à la mise en place dun système didentité visuelle, dans lequel il joue le rôle principal.Mais, du point de vue émotionnel, il se fait lambassadeur des valeurs de lentreprise. Certes, limité à un espace graphique extrêmement restreint, il ne peut pas rendre compte de la totalité des valeurs de lentreprise : le logo ne peut aspirer à la complétude. Amené à sélectionner et à condenser les valeurs primordiales de lentreprise, il recourt fréquemment à une figure classique de la rhétorique, la figure de la métaphore. Par exemple, le logo de la Caisse dEpargne traduit métaphoriquement lidée dépargne, lécureuil étant un petit animal sympathique, chez qui mettre de côté des provisions pour lhiver relève de linstinct.
Le logo comme conteur dhistoire
n° 8. Lévolution du logo reflète aussi celle de lesthétique contemporaine. Outre cette figure de rhétorique, comme lindique son étymologie grecque (logos = discours), le logo synthétise aussi un univers discursif. De ce fait, le logo réunit deux histoires. Lhistoire de la marque dabord, par lévolution de son logo, ou de ses logos. La généalogie des logos de Renault (n° 7) et du Larousse (n° 8) sont exemplaires. Ils reflètent aussi bien les changements que la permanence de lentreprise, tout en se faisant les témoins de lévolution esthétique contemporaine.
Lhistoire, ensuite, du rôle ou du programme que sattribue lentreprise. Par exemple, à lopposé de Coca-Cola, qui sinstitue comme leader du marché des sodas, Virgin saffirme comme alternative anticonformiste, à limage de son fondateur, Richard Brandson. Au-delà du positionnement sur le marché, le programme peut également désigner lactivité choisie pour incarner lentreprise. Ce programme est mis en place par le choix opéré entre différents moments de lhistoire et de lactivité de lentreprise. Comme le signale B. Heilbrunn, alors que le logo Larousse montre le processus de création du produit, le logo de la RATP (n° 9) communique plutôt lobjectif, le but final de son programme, à savoir une ville plus conviviale, plus agréable. Son logo aurait pu tout aussi bien représenter les qualités technologiques de son organisation, autre portion de son programme.
n° 9. Le logo de la RATP a pris le parti de représenter la mission quelle sest fixée, à savoir rendre Paris plus agréable à vivre. Un constat similaire peut être fait en comparant les anciens logos de Total et de Elf (n° 10), autre exemple présenté par B. Heilbrunn. Le premier représente une surface plane, ouverte, comme un drapeau, dans lequel le nom est inclus. Il incarne la distribution dun produit. Le second présente une vision en profondeur (chevauchement). La forme représentée symbolise une pointe de foreuse. Enfin, le tout est fermé, le nom est clairement séparé du logo. Ainsi, alors que le premier évoque un métier de distribution, ouvert sur le
consommateur, le second personnifie un métier dextraction, clôt sur lui-même. Ces deux entreprises ont donc opté pour un instant différent dans un programme globalement identique.
n° 10. Les logos respectifs de ces deux compagnies pétrolières mettaient laccent sur des moments distincts de leur processus de production : la distribution pour lun, lextraction pour lautre. Les tribulations du logo Benetton
Depuis bien des années, Benetton nous a habitués au scandale en désobéissant à " l'éthique publicitaire ". En utilisant des publicités choquantes, Benetton transgresse les lois du genre " publicité commerciale " pour s'engager dans celles du genre " publicité d'institutions ", qui ne la concerne pas. Le message contenu dans ses affiches na plus de lien avec le produit, cest-à-dire des habits. Le mélange dimages fabriquées (le baiser de la nonne et du prêtre par exemple) et dimages réelles (le sidéen mourant) renforce encore lambiguïté des messages. En diffusant des images sans donner de message permettant de les déchiffrer, lex-concepteur des campagnes Benetton Olivierio Toscani, auteur de la récente affiche pour le film de Costa Gravas, Amen. ne recherchait peut-être pas, comme il laffirmait, le débat, mais plutôt le scandale. Toutefois, à force de jouer avec le feu, Benetton a fini par se brûler : sa campagne contre la peine de mort a été très mal perçue aux Etats-Unis.
n° 11. La campagne 2001 a certainement été conditionnée par les mécontentements quavait provoqués la campagne précédente (condamnés à mort aux Etats-Unis). La campagne 2001 (n° 11) répond ainsi aux mécontentements quavait suscités la campagne 99 : la représentation de condamnés à mort aux Etats-Unis. Cette dernière avait valu à la firme de Trévise de perdre son principal distributeur aux Etats-Unis, à savoir la chaîne de grands magasins Sears. Soucieux de rétablir sa réputation, sans renoncer pour autant à la " Benetton touch ", la campagne 2001 sest inscrite dans le cadre de lannée internationale pour le bénévolat de lONU. Le coup de génie de la marque est dêtre parvenue à apposer à côté de son logo celui dune institution, dont la couleur bleue ne trahit pas lorigine : lUNV (United Nations Volunteers). On notera au passage quoutre sa connotation de pureté (planète bleue), le bleu a véritablement acquis une symbolique de paix et de diplomatie. Elle est par ailleurs la couleur préférée en Occident, avec un taux de sympathie de 50%. La nouvelle campagne reprend ainsi le principe dune publicité engagée, qui se préoccupe de problèmes sociaux, de minorités opprimées, qui prêche la tolérance raciale. Le fait que les affiches sinscrivent dans une initiative de lONU leur donne une patine de respectabilité. On notera toutefois que les deux logos, de taille identique, sont disposés lun au-dessus de lautre, allouant de la sorte une plus grande portée au logo Benetton, dominant topographiquement.
n° 12. Dans un partenariat entre Benetton et Renault, la transmutation du logo Benetton témoigne de son universalité. Dans un autre exemple (n° 12), Benetton intègre un autre nom dans son propre logo, la déformation incarnant cette fois le partenariat promotionnel entre deux marques : Benetton et Renault. Co-présence de logos (Benetton UNV) et transmutation (Benetton - Twingo) témoignent de luniversalité incontestée du logo Benetton, à travers ses invariants (écriture blanche dans un rectangle vert).
IBM contre AppleComme nous lavons suggéré, le logo est dabord un système didentification nécessaire dans un marché concurrentiel. Par son anti-conformisme, le logo Virgin se veut parodie provocante du logo Coca-Cola. De la même manière, la pomme Apple se faisait au début le contrepoint, lalternative au monde IBM.
Dans son ouvrage intitulé Identités visuelles, Jean-Marie Floch, auquel nous tenons ici à rendre hommage, opère une comparaison systématique des systèmes de signes des logos respectifs des marques IBM (International Business Machines) et Apple. Pour étayer sa comparaison, il définit les invariants des deux logos. À son origine (1956), le logo IBM avait été conçu à partir de trois lettres en typographie égyptienne retravaillée, pour constituer un bloc unitaire (on notera tout particulièrement lempattement dissymétrique de la lettre M, et les deux " yeux " carrés du B). Cette typographie incarne la puissance et la régularité. Ce nest quen 1962 que Paul Rand, auteur du logo, le fait traverser par des bandes horizontales (le nombre peut varier selon le support), lui donnant ainsi son aspect contemporain. Selon Jean-Marie Floch, " le graphiste souhaitait doter le logo dune plus grande force dimpact et en faire lexpression de la rapidité et de lefficacité ". La puissance de ce logo est décuplée par son caractère monochromatique, le bleu constituant la couleur " institutionnelle " de la marque, à tel point quIBM est également connu sous le nom de " Big Blue "
Le logo Apple a connu une tout autre histoire. Conçu en 1977 par Rob Janov, il provient dune idée antérieure, un logo représentant Newton sous un pommier (1975). Dès lorigine, cest donc tout un programme qui est convoqué. La réduction de cette idée originelle à la seule pomme tisse un nouveau réseau de sens :
La pomme est en parfaite adéquation avec le nom de la marque.
La pomme croquée évoque, dans un pays fortement inscrit dans la tradition judéo-chrétienne, le péché originel, un objet de tentation et de désir, de refus des règles et des conventions.
La pomme fait aussi référence à la " Big Apple ", New York, symbole de la créativité et de la réussite.
Son caractère multicolore (couleurs de larc-en-ciel dans le désordre) évoque lui aussi un épisode de la Genèse : suite à lépopée de Noé, il symbolise la volonté de Dieu de ne plus détruire lhumanité. Mais larc-en-ciel incarne plus généralement à la fois la voie daccès au savoir et le lien entre la terre et le ciel, chemin emprunté par les anges.
Enfin, la complexité chromatique souligne la qualité dexécution, nécessitant à lépoque un savoir-faire dimpression hors du commun.Au final, en renvoyant le lecteur à Jean-Marie Floch pour une analyse plus approfondie, on peut résumer de la sorte les oppositions entre les deux logos :
IBM
Apple code linguistique code iconique mono bloc courbes monochrome multicolore couleur froide couleurs chaudes symbolisme pauvre symbolisme riche Les deux logos incarnent ainsi, chacun à leur manière, deux visions, deux valeurs opposées mais non contradictoires de linformatique. Jean-Marie Floch y voit une volonté dApple de se positionner face à son concurrent : " En adoptant la pomme croquée Apple désigne clairement son adversaire, et avoue son ambition. Avec un véritable logo, simple et fort, avec la reprise du motif des rayures et linversion systématique des invariants plastiques dIBM, Apple se met littéralement face à " Big Blue ", comme en position de défi ". Le logo IBM incarnerait la qualité des services alors que la pomme Apple évoquerait la liberté et la convivialité.
Ces deux logos fonctionnent comme des concurrents sur le marché informatique. Ils participent tous deux à la traduction visuelle de lhistoire de linformatique et produisent simultanément un discours sur linformatique, sur la manière de la comprendre, de la percevoir. Mais quen est-il de leurs qualités respectives ? Le logo IBM est-il un mauvais logo ? Quels sont les critères de qualité dun bon logo ? Ces interrogations trouveront leurs réponses dans le deuxième volet
Pour en savoir plus :
Christian Delorme, Le logo, Paris, Éditions dorganisation, 1991.
Jean-Marie Floch, Identités visuelles, Paris, Puf, 1995.
Benoît Heilbrunn, Le logo, Paris, Puf, coll. " Que sais-je ? ", 2001.Pour une bibliographie :
bibliographie sur le logo
Pour une version traduite en Roumain :
http://www.strategia-marketing.ro.
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