
Accueil -> Publications -> Publication n° 50
Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 6-7.02 Juin-Juillet 2002
La symbiose séculaire de lart et de la publicité :Magritte dans tous ses états*
n° 1. (1931). Comme de nombreux artistes, René Magritte a contribué à la production publicitaire pour subvenir à ses besoins alimentaires. Depuis le début de lère moderne, au travers de laffiche du XIXème siècle, la peinture a contribué à leffort créatif publicitaire. Des artistes comme Savignac ou Villemot sont ainsi à lorigine de toute une tradition daffichistes qui ont fait le bonheur des yeux de nos aïeux. Comme ses prédécesseurs, René Magritte (1898-1967), peintre surréaliste, a participé, entre 1931 et 1936, à une petite entreprise de publicité, ce qui lui a valu de signer quelques belles annonces, comme celle des chocolats Tonnys (n° 1). Son activité publicitaire exercée pour subvenir aux besoins alimentaires et certainement pas par vocation sest même étendue sporadiquement entre 1918 et 1965.
Léternelle question se profile alors : la publicité est-elle, ne serait-ce que par moments, un art ? Sans entrer dans une telle polémique, il sagira ici plus modestement dobserver un cas particulier de récupération de lart pictural par la publicité.
La récupération libre
n° 2. (2002). La campagne Petit Bateau, inspirée dun tableau de Bruegel lAncien, a coûté la bagatelle de 200'000 euros pour 64 photographies superposées. En effet, à lautre extrémité, les références libres à lart sont légion en publicité, comme lillustre abondamment Danièle Schneider dans son ouvrage anthologique : La pub détourne lart (Genève, Tricorne, 1999). Un exemple récent est en cela édifiant. Une publicité de la marque Petit Bateau (n° 2) sest inspirée du tableau Jeux denfant (1559) de Bruegel lAncien pour le restituer photographiquement. Certaines publicités de la campagne reprennent pour leur part un détail du plan densemble reconstitué. Cet exemple incarne à lui seul toute la complexité de ces phénomènes de récupération : entre emprunt déclaré et plagiat, entre reproduction et imitation, altération, découpage, recadrage, etc., les détournements ne se lassent pas de transmuer lart pictural.
Les surréalistes en pôle position
Magritte profite de ce point de vue dune récupération particulièrement foisonnante, illustrée à grands recours dexemples par Georges Roque dans son ouvrage entièrement consacré à la question, Ceci n'est pas un Magritte : Essai sur Magritte et la publicité (Paris, Flammarion, 1983) : " On nen finirait pas dénumérer les domaines des mass média touchés par linflation magrittienne ".
Magritte est ainsi lun des artistes-peintres, avec Mirò, Picasso, Dali, Léonard de Vinci et quelques autres, qui se prête le mieux aux emprunts publicitaires. Dabord, parce quil profite dune forte notoriété au sein du public européen, caractéristique presque indispensable à la récupération. Ensuite parce que son style particulier permet de lidentifier facilement : luvre de Magritte bénéficie dune personnalité peu commune. Enfin, lesthétique même de Magritte (jeu sur limage, transgression, jeux sémiologiques, etc.) convient parfaitement à la teneur anticonformiste du discours publicitaire.
Le détournement de la rhétorique visuelle magrittienne
Ce dernier trait de la pratique artistique de Magritte se traduit par une forme particulière des emprunts qui lui sont faits. Comme le constate Danièle Schneider, contrairement à la plupart des récupérations dautres uvres, celles de Magritte ne sont pas motivées par un souci de profanation, mais privilégient au contraire limitation des procédés de rhétorique visuelle propres à ce dernier : " Magritte représente un cas unique par rapport à lensemble du détournement artistique : celui où lemprunt nest pas revendiqué comme tel mais effectué pour son potentiel rhétorique, poétique et pour ses résonances mythiques ". Ce trait, à savoir la tendance à récupérer plutôt les procédés que les uvres à proprement parler, est peut-être à lorigine dune deuxième caractéristique de la récupération magrittienne par la publicité. Celle-ci, comme le remarque à juste titre Georges Roque, est en effet marquée par labsence assez systématique de la désignation de lemprunt, comme si les publicitaires se sentaient libres de chaparder sans autre forme de procès luvre de Magritte. Il nhésite pas à parler de pillage systématique : " Il est un fait que Magritte est le peintre dont luvre est la plus pillée aujourdhui par les concepteurs et les graphistes, bien plus que dautres surréalistes, bien plus que les peintres qui sont régulièrement cités par les images qui nous environnent". Ce phénomène est enfin facilité par la plasticité même de luvre de Magritte. Caractérisée par un réalisme quasi photographique, la peinture magrittienne privilégie le niveau iconique au détriment du niveau pictural. Au final, et contrairement à la plupart des détournements de lart par la publicité, lorsquil sagit de luvre de Magritte, sa récupération vise plus à incarner des valeurs dinventivité, de transgression, danticonformisme, dhumour ou de modernité que des valeurs à proprement parler artistiques comme la beauté, la culture, la perfection, etc. Comme on va le voir, les emprunts à luvre de Magritte peuvent être plus ou moins déclarés, plus ou moins perceptibles, plus ou moins délibérés et certainement plus ou moins fortuits.
a. Les nuages et la stratégie de connivence
n° 3. (1976). Magnifique publicité où les nuages en forme de mappemonde incarnent lactivité mondiale des lignes AirFrance. Swisscom a fondé son identité visuelle sur un ciel bleuté parsemé de nuages. Magritte sest quant à lui amusé à faire rêver en donnant à ses nuages la forme dobjets. Ce jeu sur les nuages se retrouve de manière particulièrement originale dans une annonce dAirFrance (n° 3). Par une figure rhétorique originale, cette dernière parvient à traduire élégamment son slogan de marque : " Voyages au pays dAir France ". Henri Joannis, dans De la Stratégie marketing à la Création publicitaire (1995, Paris, Dunod), commente ainsi cette publicité : " Une annonce pour Air France symbolisait lactivité mondiale de ses lignes en montrant un ciel bleu empli de nuages de nuages en forme des continents du monde. Ce nétait pas une carte, ce nétait pas le ciel et ses nuages, cétait le ciel en forme de carte ; cétait le monde uni par le ciel, cest-à-dire par Air France. Rencontre inattendue, esthétique, poétique Lil sarrêtait ".
Décrivant cette publicité dans le cadre de la stratégie dattention quil nomme " bissection symbolisante " " procédé qui consiste à symboliser le message faisant se rencontrer deux univers apparemment étrangers et dont la confrontation inattendue signifie le cur du message " , Henri Joannis semble manquer la référence à luvre de Magritte. Ce raté est symptomatique dune évidence : la récupération est confrontée au risque endémique de passer inaperçue.
Ce fait est à tel point vérifié que les connaissances encyclopédiques nécessaires peuvent elles-mêmes servir dadjuvants, tissant un lien complice entre lannonceur et le lecteur en mesure didentifier le jeu de la référence. Dans lexemple susmentionné, en admettant que la référence à Magritte passe inaperçue, cet échec ne se traduit pas par une interprétation erronée du principal message transmis, à savoir luniversalité de la compagnie aérienne. Mais le lecteur identifiant la référence se trouvera valorisé, rejoignant le cercle privilégié des " élus ". Cela engendre du même coup une certaine complicité avec lannonceur. Cette stratégie de connivence permet de privilégier une cible dinitiés, sans pour autant exclure les " profanes ".
b. Le croissant de lune convoque une valeur artistique
n° 4. (2001). Deux croissants de lune pour traduire " les événements exceptionnels " de la Classe C " Selection ". Autre pictogramme propre à Magritte, souvent associé à lhomme au chapeau melon, le croissant de lune dédoublé se rencontre épisodiquement. Mercedes (n° 4) y a eu recours pour incarner la beauté et " les événements exceptionnels " quoffre la Classe C " Selection " à ses futurs propriétaires. Le dédoublement du croissant de lune incarne donc ces " événements exceptionnels ". Mais au-delà de cette simple association, la référence à Magritte alloue à cette publicité une teinte de prestige, élevant le produit à la hauteur duvre dart et célébrant le lecteur " érudit ", capable de saisir la référence à lartiste. Cest ainsi lun des rares exemples où la récupération de luvre de Magritte sinscrit dans une logique de récupération des codes à proprement parler artistiques, comme la beauté, le rêve, etc.
c. Les pieds : de la contestation à laffirmation
n° 5. (1975). Un pied en forme de chaussure pour incarner la découverte du Canada, magnifique illustration pillée cependant à Magritte. Lorsque la publicité fait référence à des uvres moins illustres, elle est contrainte de se conformer de très près à loriginal. Ainsi, une publicité pour un guide de la douane canadienne (n° 5) est très proche dune uvre de Magritte intitulée Le modèle rouge (1953). Là encore, le jeu métaphorique peut parfaitement fonctionner sans le secours à la référence explicite. Lidentification de la source procure cependant au lecteur avisé un plaisir supplémentaire que lannonceur doit à nen pas douter espérer voir se convertir en acte dachat.
Dans cet exemple (n° 5), comme dans le suivant (n° 6), les messages de contestation que souhaitait communiquer Magritte à travers ces uvres ont été retournés par la publicité, qui en a fait des messages daffirmation. La fusion pied-chaussure décriée par Magritte comme " une coutume monstrueuse " est réinvestie dans la publicité à travers des valeurs positives. Ainsi, cette publicité manifestent du retournement en profondeur du message esthétique voire idéologique de lart que peut provoquer sa récupération par la publicité.
d. La tête ou lisolement insolite
n° 6. (1975). Reprenant le tableau intitulé Le Conquérant, cette publicité place le produit, isolé, dans un contexte insolite. De nombreuses publicités ont eu recours à lune des plus fréquentes pratiques magrittienne : le remplacement dun objet par un autre. La tête décapitée est ainsi une image qui se rencontre aussi fréquemment dans luvre de Magritte que dans les publicités. Une publicité Eminence (n° 6) a ainsi remplacé la tête dun personnage par le flacon deau de toilette. Comme le note Georges Roque, cette transformation a cela dintéressant quelle isole le produit de manière insolite : " Lisolement est bien, en effet, le fait essentiel : extrait de la chaîne syntagmatique où les éléments qui lui sont dordinaire contigus lui donnaient sens, dépaysé et placé dans un contexte insolite, lobjet est plus fascinant. Cest pourquoi lobjet magrittien se prête plus que tout autre à ce jeu de substitutions auquel les publicitaires se livrent tant aujourdhui ". Dans la publicité citée en exemple, le slogan est révélateur de la stratégie sous-jacente : " Eminence : leau de toilette qui frappe fort ", explicitation textuelle de la stratégie recherchée par le visuel : une image qui surprend !
e. La pipe ou le déni du rapport entre le texte et limage
n° 7. (2001). Articulation autour dune contradiction propre à Magritte : " Ceci nest pas une pipe ". Au contraire des pieds-chaussures, le tableau représentant une pipe est lune des uvres de Magritte jouissant de la plus grande notoriété. Ce nest pas tant le motif représenté que le texte surajouté qui lui a valu une telle renommée : " Ceci nest pas une pipe ". Ce paradoxe a été repris très explicitement par une publicité Siemens (n° 7). Alors que la page de gauche reproduit limage dun mobile placé sous le feu des projecteurs, la page de droite reprend sans vergogne le principe magrittien de la contradiction : " Ceci nest pas un mobile ". Mais contrairement à Magritte, qui laisse le lecteur barboter dans ses tribulations esthétiques, le pavé rédactionnel de la publicité explicite clairement les raisons qui sont à lorigine dune telle contradiction : " En fait, le nouveau Siemens SL 45 est un lecteur MP3, un organiseur, un dictaphone numérique. Il possède un accès Wap, une synchronisation PC et une mémoire considérable de 32 à 128 Mo. Vous pouvez éventuellement vous en servir pour téléphoner ". Bien évidemment, plus que tout le reste, ce sont lintroduction (" En fait ", annonce dune explication) et la conclusion (" éventuellement ") qui articulent de manière humoristique le lien avec la contradiction du slogan daccroche. Cette référence a certainement plus pour objectif lautodérision humoristique que lélévation de lannonce au rang duvre dart.
La volonté manifeste de Magritte de rompre tout lien entre limage et le texte (stratégie de la déliaison) est une explication complémentaire du pillage de son uvre. Comme le remarque Georges Roque, " son souci majeur écarter le comment peindre au profit du ce quil faut peindre, effacer lénonciateur au profit de lénoncé léloigne de la problématique picturale, mais le rapproche singulièrement, en revanche, de celle des publicitaires ". Dans ce souci constant de délier texte et image, Magritte sest ainsi efforcé de désémantiser ses images. " Dès lors tout sexplique, selon Georges Roque, et le paradoxe commence à se dénouer : cest précisément parce que ses tableaux échappent à lemprise des significations quils sont aussi facilement utilisables par la publicité ". On peut récupérer un tableau quelconque de Magritte, y ajouter un slogan en rapport avec le produit, et la rhétorique créative magrittienne semble alors être conservée.
La récupération : un art complexe
À ces quelques exemples pourraient venir sen ajouter bien dautres, comme les multiples modifications de lombre dobjets ou de personnages, ou encore la référence à loiseau couleur de ciel qui a servi à une annonce Sabena. Ce dernier cas est caractéristique de la complexité des interrelations entre art et publicité. La société Belge daviation avait commandé à René Magritte une huile sur toile dont elle est propriétaire : LOiseau du ciel (1965). Ainsi, comme samuse à le remarquer Georges Roque, " pour une fois, ce nest pas le Magritte publicitaire qui a été sollicité, mais Magritte peintre surréaliste belge de réputation internationale ".
Au final, toutes ces références, plus ou moins fortuites et variablement identifiées, ont surtout un triple rôle. Elles permettent de transférer les valeurs positives de loriginal sur la publicité, élevée soit au rang duvre dart, soit, plus souvent, au rang dexercice de rhétorique visuelle. Elles permettent de produire un plaisir ludique entre le lecteur-décrypteur et la publicité, qui tend parfois à lautodérision. Par ce jeu, elles permettent enfin de cultiver une certaine connivence entre ce lecteur averti et la marque.
Un exemple extrême
Les degrés dexplicitation de la source et de conformité au modèle peuvent varier, notamment en fonction de la notoriété de loriginal. Mais pour conclure sur la récupération dont a profité et profite aujourdhui encore Magritte et son uvre, une analyse détaillée dune publicité Citroën (n° 8), parue dans lHebdo du 6 mars 1986, révélera un phénomène extrême de récupération. Lorsque cette dernière devient systématique, lidentification du principe de récupération par le lecteur devient inévitable, même si la source exacte peut rester indéterminée. À lévidence, il ny a plus ici connivence entre des " élus " et la marque signataire, mais reconnaissance par le plaisir ludique qui est offert au lecteur à retrouver les " originaux ". Cette publicité se prête à un jeu systématique de références, tant à Magritte dans le visuel quà nombre décrivains et de proverbes dans le rédactionnel.
n° 8. (1986). Tant le visuel que le rédactionnel sont constitués dun tissu demprunts.
n° 9. (1952). Le tableau Les Valeurs personnelles a servi doriginal au visuel de la publicité Citroën. Le visuel fait référence à pas moins de six tableaux de Magritte, dont celui intitulé Les Valeurs personnelles (n° 9) a certainement servi de cadre général. Tous les éléments du visuel se retrouvent très clairement dans une uvre ou une autre du peintre :
Eléments de la publicité Tableau des correspondaces La chambre, les tapis, le mur de ciel, lallumette Les Valeurs personnelles (1952) Loiseau (dans le ciel et en reflet sur la voiture) Loiseau du ciel (1965) La pipe La Trahison des Images (1948) Lhomme au chapeau Le bon exemple (1953) Le tableau du ciel La belle captive (1965) La locomotive La Durée Poignardée (1939)
Le seul élément incongru du visuel est la voiture, remplaçant le lit du tableau Les Valeurs personnelles. Incarnant ainsi la douceur et le " chez soi " propres au lit, la Citroën CX devient une " valeur personnelle ", un " obscur objet de plaisir ".Mais, comme cela a été suggéré, à lhomogénéité des citations iconiques soppose la forte hétérogénéité des emprunts textuels, parfois même difficiles à identifier avec certitude. Le pavé rédactionnel est un tissu de citations plus ou moins malmenées pour les besoins du moment :
" Qui veut innover bien ménage la culture, car plus lélite est experte, plus grande est lexigence. Vous tous en êtes témoins. Nest-il rien de plus admirable que lordre et la beauté, lespace et le silence ? Ni rien de plus tentant que cet obscur objet du plaisir dont la sûreté et le brio vous transportent ? Certes, il sen trouvera toujours pour caracoler sans peur et sans panache, céder leur bien-être pour un cheval supplémentaire ou simaginer quà rouler sans péril, on circule sans gloire. Pourtant au volant comme ailleurs, aisance et confort constant font plus que morgue ni que rage. Sil nen restait quun pour le dire, vous seriez celui-là. Vous aimez quon vous conduise et non pas quon vous secoue et nen appréciez que mieux lunique objet de plein ravissement quest la nouvelle CX, deuxième du nom. Alors chassez lhabituel, il ne convient quaux autres, et venez juger, mais pas trop tard, quon ne peut rêver mieux " (Voir tableau des correspondances).
Les premières lignes du pavé rédactionnel peuvent être lues comme un acte de foi du publicitaire. Elles traduisent poétiquement ce jeu (" obscur objet de plaisir ") de récupération conduisant à la connivence dune publicité sachant " ménager la culture " et répondre ainsi aux " exigences " dun public " expert ".
Les créatifs prennent leur pied !
Au-delà du plaisir que peut fournir un tel jeu sur la référence, la question de sa pertinence, de son efficacité à faire vendre, mérite dêtre posée. Cette publicité a-t-elle été créée pour " faire vendre " ? Est-elle au contraire lexpression dun créatif qui a pris son pied ? Danièle Schneider suggère que les procédés de récupération de lart par le publicitaire sapparentent à lexpression narcissique du publicitaire, qui voit dans le miroir son double idéal, préfigurant ce quil voudrait être. Ou la publicité exprime-t-elle encore un besoin de réhabilitation de la publicité ? Décriée, condamnée, maltraitée, la publicité recherche à coup sûr une forme de reconnaissance sociale de sa nécessité commerciale comme de sa valeur créative. La référence artistique participerait alors à cette réhabilitation de la création publicitaire.
Dans le cas qui nous préoccupe, en premier lieu, si les références risquent de manquer voire déchapper en partie au lecteur ordinaire, le jeu peut néanmoins servir la cause de la marque. Le lecteur peut être amusé par la recherche des multiples références, cette publicité sopposant de ce point de vue aux nombreuses et parfois stériles récupérations publicitaires. Le plaisir viendrait alors remplacer un possible agacement.
En deuxième lieu, Citroën est une marque aux caractéristiques particulières. Les propriétaires de Citroën ont longtemps été des soixante-huitards anticonformistes et intellectuels. Cette publicité convient parfaitement à une cible peu conventionnelle mais possédant un niveau dérudition certain.
Sans prétendre donc apporter une réponse définitive à la question, bien que dangereuse par son degré de compréhension restreint, cette publicité ne peut être disqualifiée doffice. Elle met en tout cas le doigt sur cette terrible réalité : à trop vouloir récupérer, la publicité court le danger de rester incomprise.Clin dil final : lonanisme serait-il séculaire ?
Cet article retrace les détournements et autres récupérations de luvre de Magritte. Mais nombre dautres artistes ont profité (ou pâti ) des mêmes traitements. Au terme de cette rétrospective, on se devait donc de revenir sur une publicité qui avait fait beaucoup parler delle en 2001 : la publicité dOpium (n° 10). Au terme de lanalyse que nous lui avions consacrée (publication 25), nous avions conclu à une photographie dune remarquable esthétique, où se conjuguaient toutes les oppositions, tous les contrastes. Sa richesse sémantique souvent négligée par ses détracteurs suggérait un plaisir solitaire sous les traits dune esthétique particulièrement réussie. Du moins, était-ce là la conclusion de notre analyse.
Impossible dès lors de conclure un article sur la récupération publicitaire de lart sans révéler luvre qui aurait servi dinspiration à ce tableau signé Saint-Laurent La jeune femme de luvre de Bernin intitulée La Bienheureuse Ludovica Albertoni (1675) rappelle, par lintensité de lexpression, Lextase de Saint Thérèse (1646). La publicité Opium ne ressemble pas seulement à La Bienheureuse (n° 11) par la position de la femme, bien que couverte de la tête au pied, mais encore par la mise en scène lumineuse : la publicité contemporaine comme la sculpture du XVIe siècle profitent toutes deux dun travail particulièrement minutieux sur la lumière. Quant à lonanisme, il y trouve du coup une consécration séculaire
Pour en savoir plus :
ROQUE, G. 1983 : Ceci n'est pas un Magritte : Essai sur Magritte et la publicité, Paris, Flammarion.
* Cette contribution sinscrit dans le cadre dune recherche financée par le Fonds National Suisse pour la recherche scientifique (requête n° 1214-063943.00).
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