
Accueil -> Publications -> Publication n° 49
Jusquoù ira la publicité ?La stratégie du shockvertising
Les milliers de messages publicitaires par lesquels nous sommes quotidiennement bombardés provoquent une fatigue mentale défavorable à la publicité. Conséquence : la plupart des messages publicitaires que nous rencontrons restent latents, voire inaperçus. Au-delà de leffet inconscient que ceux-ci peuvent avoir, le problème crucial pour le publicitaire se nomme " statistiques " (taux de mémorisation, taux de reconnaissance assistée, degré de sympathie, etc.), lesquelles permettent dévaluer approximativement lefficacité dune campagne.
À chaque époque, il a fallu innover sans dépasser le point de rupture.
Afin quune publicité ne passe pas inaperçue, plusieurs stratégies sont envisageables. Lune dentre elles consiste à éveiller, voire à exciter des émotions, sollicitées par divers procédés, comme la beauté (paysages, mannequins, etc.) ou les sentiments (amour, regrets, nostalgie, etc.). Le shockvertising, qui sinscrit dans cette optique, se nourrit des tabous de la société ambiante que sont la violence, la mort, le sexe, la drogue, le racisme, etc. Plus concrètement, le shockvertising désigne une stratégie créative qui vise avant tout, lorsque ce nest pas son seul but, à accrocher le passant ou le lecteur par la provocation. En impliquant fortement le consommateur, le shockvertising garantit la remarquabilité de lannonce et augmente son taux de mémorisation de manière substantielle.
Somme toute relativement marginal, ce mode dexpression nen reste pas moins intéressant du fait de la polémique quil suscite invariablement, tant dans le public que dans le monde publicitaire, à linstar dune journaliste du Monde, Florence Amalou : " Pour être cool, il faut être gore. Pour avoir lair branché, il faut aimer les jeux de massacre, lodeur de la chair humaine déchirée, la vue du sang qui séchappe de la bouche par un flot épais. Pour attirer lil dans un environnement où le nombre de publicités ne cesse de croître et où certains médias cultivent la surenchère violente, il faut choquer. Perturber. Faire mal. Pincer. Brûler. Couper. Pour que, ensuite, le citoyen malmené, trop, trouve son apaisement en achetant le produit ". Cela dit, une mise en garde mérite dêtre formulée : la sensibilité aux tabous peut fortement varier dune personne à lautre, dun pays à lautre et dune époque à lautre. Sa perception varie selon le rapport entre limage et le texte publicitaire, le support médiatique, le contexte socioculturel et les sensibilités individuelles.
Lexploitation du sexe
Le Roman(d) de la Pub nous offre quelques cas singuliers de la sensibilité culturelle, non sans une pointe dironie : " Saviez-vous quà lépoque victorienne, les maîtres dhôtel de la prude Albion ôtaient les cuisses des poulets afin de ne point faire rougir les ladies ? À la même époque, paraît-il, on enveloppait de toile par pudeur les pieds des pianos, car le pied évoque la jambe qui suggère la cuisse qui En publicité comme dans la vie, où sont les pudeurs dantan ? ".
Parmi les artifices du shockvertising, Henri Joannis souligne en effet, dans son ouvrage phare, De la Stratégie marketing à la Création publicitaire (Dunod, 1995), lexploitation du sexe. Il envisage deux voies distinctes : " soit lémotion voluptueuse évoquant sans montrer vraiment, soit la représentation directe de corps voluptueux exposés à un degré de nudité plus ou moins élevé ". Deux cas de figure que lon pourrait qualifier dapproches sensuelles et dapproches sexuelles, voire, lorsquelles sont poussées à lextrême, dapproches pornographiques. Dans le deuxième cas de figure, H. Joannis pose clairement la question du shockvertising : " Les approches plus directes utilisant la nudité posent problème, mis à part le problème de pertinence. Pour attirer lattention par ce biais, il faut faire preuve daudace, dépasser la norme, aller plus loin que le tabou social ". Ce dépassement transgressif a conduit ces dernières années à linflation de la stratégie du " porno chic " (voir notre dossier consacré au porno chic). Une publicité E. Leclerc (n° 1) pour une " grille de référence " des indices de crèmes solaires exhibe le visage dune femme portant des lunettes à soleil. Jusque-là, tout va bien. Mais le visage est couvert dun produit liquéfié, coulant sur le visage. Entre crème solaire et cire de bougie (métaphore de la peau fondant au soleil), cette publicité ne pourrait-elle pas incarner plutôt une éjaculation faciale ? La lecture de cette publicité est pour le moins équivoque.
Se faire remarquer, créer un univers, investir une avant-garde créative, ont été autant de buts qui ont poussé les annonceurs à repousser les tabous socioculturels. Mais dans bien des cas se pose la question de linadéquation entre limage et le produit vanté, qui caractérise bon nombre de publicités usant entre autres de limage de la femme-objet. Si certaines publicités vont au-delà de la présentation de la nudité des corps (n°2), elles ne sont pas à confondre avec une utilisation gratuite et simpliste du sexe, souvent synonyme de manque dimagination (n° 3). Par exemple, une publicité pour les vêtements de montagne Haglöfs (n° 2) recourt à la nudité pour incarner métaphoriquement lidée selon laquelle " des vêtements fonctionnels, on ne les sent pas ". Il y a une parfaite adéquation entre le visuel et lidée de vente. À lopposé, une publicité pour le café lavAzza (n° 3) illustre son slogan, " Espress yourself " traduit, sans pouvoir conserver le jeu de mots, par " Exprimez-vous " , via une femme singulièrement dénudée. Y a-t-il un rapport entre la nudité et une marque de café ? On trébuche dans ce dernier cas sur un principe certainement peu profitable à la publicité : exciter le désir sexuel pour exciter le porte-monnaie.
La campagne Dimanche.ch
Un exemple est révélateur de ces dérapages. Lhebdomadaire Dimanche.ch sest offert une campagne emblématique de lutilisation abusive du sexe (voir l'ensemble de la campagne). Lune des affiches présentait un caleçon masculin sous lequel le sexe devait être en légère érection (" Le point culminant "). Dans une autre publicité de la même campagne (n° 4), une langue féminine venait laper le piercing dun sein masculin. Entre sexe et tendance, cette image visait à traduire lidée de non conformisme chère à la rédaction du journal. Le " point débullition ", pour le moins explicite, est en lien avec le slogan dassise (" Un point, cest tout "), encore relayé par le point orange, que lon retrouve sur le sein, à la fin du slogan dassise et sur le titre du journal. Piètre consolation que cette cohérence autour dun maigre point. Le slogan " Un point, cest tout " est dautant plus décevant quil réduit le journal à un " point "
Labsence de rapport entre le sexe et un hebdomadaire tout public incite à penser que la stratégie publicitaire visait probablement à choquer pour choquer et faire parler de soi alors que le non-conformisme peut sexprimer par des biais asexués. On regrettera ainsi que la meilleure affiche de la campagne, à savoir un écran de télévision implosé (n° 5), accompagné du slogan daccroche " Le point de vue ", nait pas été plus exploitée par lannonceur, alors quelle est certainement celle qui est la plus en adéquation avec le produit (un journal) et lune des plus originales.
Lexploitation autorisée de lhorreur : engendrer un choc émotionnel
Le recours à cette sexualité débridée marque un glissement des images suggérant la sensualité à celles sinspirant des codes pornographiques. Mais cette dérive nest quun aspect parmi dautres du shockvertising. Lhorreur est en effet un terme générique regroupant de nombreuses facettes comme la mort, la maladie, le racisme, lhomophobie, le sexisme, la violence, la drogue, la religion, la pauvreté, largent, le dégoût (scatologie, vomi, etc.), etc.
Lhorreur se met prioritairement au service de causes humanitaires (sida, épidémies, famines, handicaps, etc.), écologiques (pollution, déforestation, vivisection, etc.) ou sociales (femmes battues, violence enfantine, viol, etc.). Les institutions recourent ainsi régulièrement à des images (n° 6) ou à des textes (n° 7) forts pour sortir le lecteur de son confort quotidien et le pousser à agir. La première, une campagne espagnole de prévention contre lalcool au volant, recourt à limage dune chaise électrique pour appuyer son slogan : " Si tu bois et tu conduis, tu es condamné ". La seconde singe lémission Loft Story (M6) pour dénoncer le silence qui entoure la misère : " Certains lofteurs nintéressent personne ". À la limite du supportable, ces manifestations du shockvertising ont lavantage incontestable de ne pas passer inaperçues.
La " décharge publicitaire " : exploitation abusive de lhorreur
n° 8. Le besoin de se faire remarquer très rapidement a poussé les Start-Up à promouvoir des campagnes très agressives. La publicité politique recourt parfois à des images très discutables pour faire passer son message, à linstar dune campagne suisse contre lavortement qui présentait limage dun ftus dans un sac poubelle.
Mais lutilisation de lhorreur nest pas un apanage réservé aux institutions. Il devient encore plus discutable lorsquil est destiné à promouvoir un produit commercial. Une publicité pour le site transfert.net (n° 8) préfigure, par retournement de son propre message, cette dérive. Un petit monstre dacier face à la carcasse dun mouton incarne les nouvelles technologies. Le slogan sinterroge alors : " Jusquoù iront les nouvelles technologies ? ". Mais on peut renvoyer cette question à lannonceur lui-même : jusquoù iront les annonceurs des nouvelles technologies ? La publicité pour ces derniers a été, de manière générale, singulièrement agressive. Dans ce nouveau marché, fortement concurrentiel, les marques ne possédaient ni histoire ni territoire de marque sur lesquels élaborer leur campagne, doù une inventivité foisonnante, mais aussi, revers de la médaille, une dérive parfois affligeante. Les " .com " ont dailleurs trop largement misé, dans leurs campagnes publicitaires, sur lagressivité et lhorreur pour se faire connaître et reviennent aujourdhui à un ton plus consensuel.
n° 9. Promouvoir un site Internet par du vomi, voilà qui risque de ne pas motiver les casaniers à sortir ! La publicité recourt chroniquement au dégoût pour heurter les sensibilités. Ainsi, la publicité ne se prive pas dentrer périodiquement dans lintimité des " lieux daisance ". Une tendance similaire sobserve dans une publicité au service dun site Internet de sorties, mettant en exergue du vomi (n° 9) !
Nos désirs sont des droits, ou quand lidéologie publicitaire dérape :
" Vous nêtes pas heureux : soyez damné ! "Globalisation, mondialisation, centralisation, délocalisation, etc. Tant de mots qui troublent, qui inquiètent, qui traumatisent parfois. Car cette fin de siècle a plus que jamais marqué notre société du sceau du conflit et du terrorisme mondial. Mais, à linverse, cette fin de siècle voit, aussi bien en Amérique Latine, dans les pays de lEst quen Afrique, le modèle démocratique simposer face aux systèmes dictatoriaux.
n° 10. No comment ! Et la publicité dans tout cela ? Quels sont ses devoirs et ses impératifs aujourdhui ? Par la violence quelle communique, la publicité nincite-t-elle pas à lagressivité, voire à des conduites criminelles ou irrationnelles ? Il sagit plus globalement de sinterroger sur les effets de la publicité sur nos comportements quotidiens et lorientation de nos murs. Que se soit par la présentation de bolides sur la route, par lexploitation de la nudité (n° 10) ou encore par lhorreur représentée, la publicité a un impact certain sur nos comportements. Elle favorise de manière subtile des conduites sociales inciviles, voire irresponsables. Cette stratégie se cache souvent derrière le paravent de la dérision (humour, deuxième degré, etc.), ou derrière lalibi qui consiste à dire quon ne fait que refléter la société et non la transformer. Pourtant, il y a des limites que tout être social se doit de ne pas dépasser pour espérer vivre en toute quiétude dans sa communauté. Or ce message, la publicité ne le véhicule pas toujours. Au contraire, elle se fait parfois le gourou dune idéologie qui stipulerait que nos désirs sont des droits, et ce, indépendamment de limpact que cela peut avoir sur les autres membres de la communauté.
La publicité semble aussi renforcer une autre idéologie ambiante, selon laquelle le bonheur est un devoir. Les mondes idylliques véhiculés par la publicité favorisent lidéologie selon laquelle on doit être euphoriques, du matin au soir, ravis par la consommation, comblés par les acquis matériels. Lobligation sociale dêtre heureux est à tel point prégnante quelle devient un élément culpabilisant pour les personnes passagèrement malheureuses. Le shockvertising serait-il alors une manifestation de protestation contre cette dérive publicitaire ?
Un revirement de la publicité ? Benetton sur le retour
La dernière campagne Benetton annonce peut-être, de ce point de vue, un revirement de la publicité, analysé par Jean Fred Bourquin. Ce dernier, sociologue chez Trimedia, observe que les événements tragiques du 11 septembre 2001 ont eu notamment pour conséquence de renforcer le groupe des " culturels créatifs ". Il suggère ainsi que ces derniers vont envahir le marché avec des idées nouvelles bénéfiques à tout le monde. Le lien social entrerait au cur de la publicité, au sein du camp des bien-pensants.
Si cette tendance nest en réalité pas nouvelle il suffit de penser à la montée en puissance des groupes daction et des associations de consommateurs, qui se regroupent eux aussi dans des réseaux internationaux , elle semble bien saffirmer de plus en plus. Cette tendance se manifeste tant dans le sponsoring dactions caritatives que dans la récupération des codes esthético-mysthiques orientaux.
Le shockvertising face au droit : comment légiférer ?
Aspects juridiquesLe shockvertising pose aussi des questions juridiques. Dans une récente thèse de doctorat de lUniversité de Lausanne, Raphaël Arn sest concentré sur la comparaison des droits en la matière dans différents pays dEurope (Allemagne, Finlande, Norvège, France), pour les mettre en perspective face au relatif vide juridique qui sévit en Suisse.
Pour ce faire, il sest interrogé sur le terme même de " publicité choquante ", quil définit en ces termes : " Doit être considérée comme choquante toute publicité, quel quen soit le support, qui présente des thèmes sans relation objective avec le produit ou lentreprise et susceptibles dentraîner de violentes réactions auprès des consommateurs dans le but daccroître la notoriété de lentreprise ". Trois éléments distinguent la publicité choquante des autres publicités, à savoir le thème utilisé (exploitation de sujets sensibles), le but (accroître la notoriété) et enfin labsence de liens objectifs entre la publicité et le produit ou lentreprise.
Le constat est donc clair : la loi sur la concurrence déloyale ne doit focaliser son attention ni sur le thème abordé (car de nombreuses institutions peuvent justifier lusage de sujets sensibles) ni sur le rapport au produit (car la publicité actuelle répond pour une large part à ce constat), mais sur latteinte à la dignité humaine et sur le principe de non-discrimination. Telle devrait être la teneur dune nouvelle catégorie de comportements déloyaux. Dautant que de telles publicités " ne portent pas atteinte aux consommateurs en tant que tels, mais à lensemble des personnes qui y sont confrontées ".
La publicité face au politiquement correct
n° 11. La magie dune passion jusquà la dernière goutte, cest un peu prétentieux pour un champagne !
Que ce soit par le sexe ou lhorreur, la stratégie du shockvertising vise avant tout à nous toucher au plus profond de nous-mêmes, pour nous faire réagir. Mais les sensibilités individuelles peuvent être narcotisées par des stratégies doccultation comme lesthétisation des images ou la dérision. Parce que lon nous suggère une fellation sans nous la montrer (n° 11), la déontologie et la loi doivent-elles se montrer plus permissives (voir encadré) ? Lhorreur et le sexe sont ainsi largement exploités de manière humoristique, où la recherche dun second degré dédramatise les scènes évoquées et réduit considérablement leffet négatif de leur perception.
Or, la publicité, de nature intrusive, impose des messages contre lesquels il est difficile de se prémunir. La publicité est un miroir réducteur de la complexité et de la diversité sociale, de par les situations stéréotypiques quelle évoque, mais aussi de par le besoin de renouvellement constant de ses formes, de transgressions sans cesse répétées du " politiquement correct ". Jacques Séguéla disait que " créer, cest détruire les tabous, les règles, les idées reçues ". Rappelons donc, avec Jean-Marie Dru (Disruption, Village mondial, 1997), quil existe bien dautres manières dattirer lattention, de laisser une trace indélébile et de renforcer la sympathie à une marque que de se résoudre au shockvertising.
Le trépas, seule voie dissue ?
Au terme du dossier consacré au " Porno Chic " (ComIn n°9, septembre 01), lhypothèse avait été avancée selon laquelle ce courant allait certainement se réduire, du moins pour une période. Sa surexploitation ne rend en effet plus possible un positionnement davant-garde dans le champ de la communication. Lune des hypothèses avancées voyait alors dans le " porno chic " le danger dune dérive vers le morbide. À linstar dune publicité pour le site planetpositive.com (n° 12), le spot de lancement de la console de jeux Microsoft (Xbox) est le témoin de cette nouvelle dérive : lors dun accouchement, un nouveau-né bondit de lutérus de sa mère comme un obus, traverse la fenêtre de la chambre dhôpital, pour se mettre à graviter à vive allure autour de la terre, lenfant vieillissant au fur et à mesure des tours, pour venir enfin sécraser, vieux et édenté, dans une pierre tombale, au milieu dun cimetière. Entre iconoclasme et irrévérence à la vie, ce spot se veut lincarnation de son slogan : " Life is short. Play more. " (" La vie est courte. Joue plus. "). Encore une idéologie publicitaire : consommez, car la vie est courte !
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