
Accueil -> Publications -> Publication n° 29
Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 10/01 Octobre 2001
La pub et les ghettos I :
Quelles places les Noirs ont-ils dans la publicité ?
Globalisation, mondialisation, centralisation, délocalisation, etc. Tant de mots qui troublent, qui inquiètent, qui traumatisent parfois. Et avec cette circulation de capitaux et dindividus vient son lot de problèmes : accentuation des différences entre pauvres et riches, entre Sud et Nord, entre majorités et minorités. Ainsi, que ce soient les répercussions du post-communisme (conflits en ex-Yougoslavie, Tchéchénie) ou celles de la globalisation (conflits interraciaux à Los Angels, augmentation des groupuscules dextrême droite, attaques terroristes contre la première puissance mondiale), cette fin de siècle a plus que jamais marqué notre société du sceau du conflit.Mais cette fin de siècle est également le symbole de la victoire, peut-être chimérique, du modèle démocratique sur les autres modèles sociaux. Tant en Amérique Latine, dans les pays de lEst quen Afrique, le modèle démocratique simpose inéluctablement face aux systèmes dictatoriaux. Avec elle, cest un souffle de liberté qui semble parcourir la planète.
Et la publicité commerciale dans tout cela ? Quelle rôle a-t-elle joué dans cet élan de démocratisation ? Surtout, quels sont ses devoirs et ses impératifs aujourdhui ? En nous interrogeant sur la manière dont certaines populations minoritaires ont été et sont aujourdhui représentées dans la publicité commerciale, nous souhaitons réfléchir au rôle que joue cette dernière dans leur processus de reconnaissance et dintégration. Ce premier volet se concentrera sur la représentation des Noirs, le second sera consacré pour sa part aux homosexuels.
La publicité est-elle révélatrice dun état de la société qui la produit et qui la consomme ?
Bien que la publicité soit un reflet kaléidoscopique, réducteur et déformant de la société à laquelle elle sadresse, elle reste cependant un discours plus proche et plus représentatif de la perception sociale que le discours journalistique ou le discours politique. Sensiblement épurée de priorités éthiques ou politiques, garante du discours dominant, elle se veut proche de sa cible, ce qui en fait un discours particulièrement sensible aux caricatures sociales. En passant en revue successivement la représentation des Noirs et des homosexuels, nous souhaitons attirer lattention sur le rôle de la publicité dans la sphère sociale et en particulier sur son importance dans lintégration ou, au contraire, dans le clivage quelle peut engendrer ou renforcer entre minorités et majorités. Puisant son inspiration dans le réservoir social de clichés, poncifs et lieux communs, la publicité vient à son tour renforcer ces préjugés.
Entre Noirs et homosexuels
En ne retenant que les Noirs et les homosexuels, nous sommes conscients dévincer nombre dautres minorités, comme les asiatiques, les juifs, les maghrébins, les handicapés, etc. Mais le problème reste globalement le même. En isolant les Noirs, dont la lourde histoire mérite une fois encore dêtre rappelée, et les homosexuels, qui ont le malheur davoir une pratique sexuelle qui ne répond pas aux normes sociales contemporaines, nous avons opté pour deux populations sensiblement différentes.
La première a vécu lesclavagisme, lanimalisation, la lutte pour son émancipation et, aujourdhui, le combat pour sa reconnaissance. Elle constitue une minorité basée strictement sur des différences physiques.
La seconde a connu des jours meilleurs dans la Grèce antique, lhomosexualité entre le maître et son élève était une initiation usuelle , mais subit aujourdhui humiliations et discriminations. Elle se fonde sur une autre différence, à savoir celle de la pratique sexuelle (encore tabou aujourdhui).
Ainsi, chaque minorité possède des traits qui lui sont propres (traits physiques, croyances religieuses, pratiques sexuelles, etc.) mais qui varient dun pays à lautre, dune culture à lautre. La publicité va ainsi se servir du Noir pour transmettre un message de tolérance, va scénariser lhomosexuel pour véhiculer une pensée davant-garde, etc. Lorsquelle ne sadresse pas directement à la dite minorité publicité représentant des Noirs pour une cible Noire chaque minorité sert une image, voire un territoire de marque.
À chaque période son lot de stéréotypes
Contrairement à dautres minorités, les Noirs traversent lensemble de lhistoire publicitaire contemporaine. Cette dernière est marquée par trois courants principaux, qui, par moments, se superposent : dabord, limage de lesclave noir (n° 1), quil soit originaire dAmérique ou des Antilles ; ensuite, celle du bon sauvage africain (n° 2) ; enfin, celle de lapprenti civilisé occidentalisé (n° 3).
De lesclave au bon sauvage
Cest en exhibant certains stigmates, en vérité très peu représentatifs, que lon a très longtemps représenté lhomme noir. À limage dune publicité pour un Minstrels Show (n° 4), le Noir a été assez systématiquement représenté avec de grosses lèvres, de gros yeux ronds, des oreilles généralement affublées de boucles doreille, des cheveux crépus, un nez empâté et un faciès prognathe. Deux tendances majeures se sont dautre part manifestées. Dabord, la mouche posée sur la langue du personnage central ressuscite le caractère cannibale, clairement évoqué dans une annonce pour un extincteur (n° 5) ! Ensuite, le bon sauvage soppose à la technologie occidentale. Une publicité pour laéromaritime (n° 6) oppose ainsi la technologie à la tradition séculaire.
Des produits de prédilection
Aux différentes périodes qui ont marqué la représentation des Noirs correspondent des transformations radicales dans les produits mis en jeu, très hétérogènes. Certains dentre eux en ont cependant connu un usage plus suivi : chocolat (Banania), rhum (Negrita), riz (Uncle Bens), institutions (SOS Racisme), etc. Mais limage des Noirs est surtout porteuse pour certains types de produits (alimentation exotique, tourisme, et, à une certaine époque, produits dentretien et de nettoyage) alors quelle ne la jamais été pour dautres (électroménager, voiture, etc.).
Si certains de ces usages peuvent se justifier, dautres sont beaucoup plus discutables, tant pour les traitements qui y sont faits que pour les produits quils servent à promouvoir. Une annonce pour du chocolat (n° 7) mettait en scène un Noir caricatural se regardant dans un miroir et se comparant ainsi à une plaque de chocolat.Mais le paroxysme écurant de ces publicités dénigrantes se joue sans aucun doute dans des annonces pour cirages et pour produits de lessive. Une annonce (n° 8) mettait en scène deux personnages, un Noir et un asiatique, chacun démontrant lefficacité dun cirage sur leur propre peau ! Pire, à linstar dune annonce pour le Savon Perdrix (n° 9), de nombreuses publicités démontraient leur efficacité en " blanchissant " des Noirs. Dans cette dernière, la caricature du personnage ne fait que renforcer sa situation dégradante.
Quen est-il aujourdhui ?
Le publicitaire a longtemps été un homme blanc. On comprend dès lors la représentation biaisée tant de la femme que de certaines minorités. Mais lévocation de ce manque dobjectivité ignore trop souvent les prérogatives marketing, cest-à-dire la nature de lacheteur-consommateur : en général, les publicités montrent la cible à laquelle le produit sadresse et parlent aux masses plutôt quaux minorités. Sil a longtemps été principalement lhomme blanc, le marché ayant depuis lors évolué, la publicité a suivi.
Ainsi, tout en conservant certaines caractéristiques reflétant des différences culturelles, la publicité qui sadresse à la société noire (n° 10) tient un discours sensiblement identique à celui visant la société blanche : que ce soit une carte de crédit (n° 11), une voiture de luxe (n° 12) ou un cognac (n° 13), tous communiquent à la manière occidentale. Des agences de publicité se sont même spécialisées dans le marketing ethnique.
Cela dit, lorsque la publicité ne sadresse pas spécifiquement à cette minorité, elle véhicule aujourdhui encore des stéréotypes : le Noir est viril (n° 14), sportif (n° 15), branché (n° 16), exotique (n° 17). Mais il faut désormais reconnaître que la publicité transfère généralement leurs valeurs positives sur un produit souvent ordinaire, pour bien évidemment le constituer en objet de valeur. Doù le fréquent recours aux stars noires (n° 18), dont le statut occulte la couleur de la peau.
18. Les stars, tant dans le sport que dans la culture (acteurs, chanteurs, etc.), sont dabord choisis pour leur notoriété.
Des inadéquations pourtant édifiantes
Reste quen dépit de lapparition du marketing ethnique, tout nest pas résolu. Pour illustrer au mieux les possibles inadéquations entre représentation des Noirs dans la publicité et réalité, lexemple des couples mixtes, qui se retrouvera de manière similaire dans la publicité homosexuelle, est édifiant. Alors quhistoriquement, le couple mixte dominant a longtemps été lhomme blanc avec la femme noire, la publicité a assez systématiquement mis en scène la femme blanche avec lhomme noir, répondant ainsi certainement plus à un fantasme masculin quà une réalité sociale.
Un message social
Enfin, en guise de contre-exemple, les nombreuses associations anti-racistes (n° 19) ont fréquemment utilisé limage du Noir pour dénoncer le racisme ambiant. À cela sajoutent les entreprises qui ont choisi, comme McDonalds (n° 20), la poste (n° 21) ou encore Diesel (n° 22), de se positionner localement dans le débat social. À ce propos, Jean-Marie Dru porte un regard intéressant sur Benetton (n° 23). Il se dit favorable à ce discours engagé en faveur de la tolérance entre ethnies, dont " United Colors of Benetton " est le symbole. Il regrette cependant que Benetton se soit ensuite dispersé en sattaquant à de trop nombreux problèmes (violence, sexe, sida, peine de mort, etc.), au lieu de se concentrer sur ce premier message de tolérance.
Du black à lhomo
Ce premier volet a traité de la représentation passée et actuelle des Noirs dans la publicité. Le deuxième volet portera sur limage des homosexuels. Ce choix a été motivé par une différence majeure qui sépare ces deux minorités. Alors que la première sidentifie immédiatement (mis à part les cas de métissage), la seconde ne se reconnaît quau travers de situations ou de traits spécifiques, permettant son identification. On se posera rarement la question " est-il noir, blanc, ou jaune ? ", on sera beaucoup plus souvent amené à se demander : " Est-il homosexuel ou hétérosexuel ? ". Lhomosexuel, comme on le verra, permet de jouer beaucoup plus facilement avec le flottement, lhésitation, lindécision
& Stephanie Pahud
Pour en savoir plus :
Bachollet R., Debost J.-B. & Lelieur, A.-Cl. : Négripub. l'image des Noirs dans la publicité, Paris : Ed. Somogy, 1992.MINOT, Fr. 2001 : Quand limage se fait publicitaire, Paris, Lharmattan, pp. 201-241.
Voir aussi :
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