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Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 09/01 Septembre 2001
" Celui qui refuse le changement devient vulnérable "Lecture de Disruption, de Jean-Marie Dru.
Surnommé le " Roi lion " pour avoir été par deux fois le président du jury au Festival international de la publicité à Cannes, Jean-Marie Dru est lune des figures de proue du monde de la publicité. Après avoir travaillé pour Saatchi & Saatchi et Young & Rubicam, il a été fondateur et co-président de BDDP (Jean-Claude Boulet, Jean-Marie Dru, Marie-Catherine Dupuy et Jean-Pierre Petit). En 1998, BDDP ayant fusionné avec TBWA Worldwide, Jean-Marie Dru en est devenu le président international. Il est aujourdhui président et CEO dOmniCom Groupe.
Dans ce contexte, on comprend tant le foisonnement dexemples concrets qui égaient son livre, Disruption (1997, Village Mondial), que la tendance publicitaire qui se dessine en filigrane tout au long de ses pages. Pour une figure publicitaire telle que Jean-Marie Dru, écrire un ouvrage sur sa méthodologie dAgence constitue bien sûr un fameux coup de pub. De la stratégie du Star Système (J. Séguéla) à celle de la Disruption (J.-M. Dru), en passant par celle de la simplicité (D. Ogilvy), tous visent à séduire le marché des gros annonceurs en mettant à jour leur présumée suprématie face à la concurrence.Le dépassement des conventions
Lun des intérêts majeurs du modèle de la Disruption est de mettre au centre de la stratégie la recherche, puis le dépassement des conventions, des a priori, des idées reçues, bref, de tout ce qui, tôt ou tard, phagocyte la création et limagination. Ce nest donc pas la recette miracle dune création publicitaire dexception, mais un modèle qui a le mérite de ne pas scléroser la communication publicitaire par des méthodologies réductrices.
Lidée de départ stipule quil y a disruption publicitaire " lorsque la stratégie et lexécution sont en rupture avec ce qui a été fait auparavant ". Cette stratégie de rupture ne prétend nullement inventer de nouvelles choses, puisque tout a déjà été fait une fois ou lautre. Elle se propose plus modestement de mettre en rapport ce qui ne la encore jamais été, de créer des liens novateurs, des associations didées inédites.
Pour ce faire, le modèle de la Disruption se subdivise en trois volets :
Dans un premier temps, il sagit de " détecter les conventions dun marché ", cest-à-dire " le stock didées toutes faites qui maintiennent les choses en létat ". Par exemple, le point de vue selon lequel les ordinateurs seraient réservés à une élite de spécialistes, convention répandue dans les années 80, a été remis en cause, " disruptée ", par Apple.
Dans un second temps, la démarche de la disruption doit diagnostiquer ces différentes conventions, afin dévaluer lesquelles sont encore opérantes et lesquelles sont désuètes. Par exemple, Ikea a remis en question certains paramètres de la distribution comme les vendeurs ou la livraison (et ce ne sont pas les seuls). Supprimer vendeurs et livraison permet de réduire les coûts, au bénéfice du client.
Enfin, dans un troisième temps, il sagit de reformuler une vision, de revisiter limage de la marque, de redessiner dans un futur étendu son positionnement : " La disruption accélère le chemin vers le futur ". Par exemple, TAG Heuer, il y a quelques années encore simple montre de sport, est devenue une montre de sport de luxe, grâce à une nouvelle vision, traduite dans le slogan : " Success is a mind game " (littéralement " Le succès passe par un combat contre soi-même ").Le programme de la Disruption, qui vise le dépassement de ce qui a été déjà fait, nest pas particulièrement novateur, puisque cest là lun des principes directeurs de lidéologie occidentale contemporaine qui, par ailleurs, se retrouve tant dans les modèles économistes capitalistes que dans le champ de la production artistique (avant-garde). Si le modèle de la Disruption ne fait donc que répéter une évidence ce qui nenlève rien à sa force , Jean-Marie Dru a le mérite de la théoriser et de la systématiser au service de la création publicitaire.
Deux outils créatifs
En entrée de jeu de la troisième partie, intitulée " Méthodologie de la Disruption ", Jean-Marie Dru part du constat modeste selon lequel " je ne sais faire quune seule chose, cest rebondir sur le travail des autres ". Pour se faire, BDDP sest constitué deux outils aidant justement à sinspirer de ce qui a déjà été fait.
Le premier outil est une " Banque mondiale des disruptions ", véritable répertoire des campagnes marquantes dans lhistoire, classées selon les critères disruptifs (convention, disruption, vision) permettant dopérer des recherches sélectives selon les problèmes rencontrés. Régulièrement enrichie, cette base de données doit permettre déveiller de nouvelles associations didées.
Le deuxième outil est une liste de questions " Et si ? ", qui doivent toutes permettre de remettre en question des conventions, des habitudes, qui bloquent le processus créatif. Ces deux outils sont là pour exercer lesprit critique, pour donner à tout à chacun dans lagence un savoir encyclopédique des disruptions en publicité, partout dans le monde.Un dernier regard sur lavenir
Au terme de son ouvrage, Jean-Marie Dru soulève deux questions de taille, puisquelles portent sur lavenir de la publicité et sur le rôle des agences. Il aborde dabord la question des répercussions du développement des nouvelles technologies sur la publicité et les agences. Il souligne dune part la nécessité de penser les campagnes sur un plan média interactif et, dautre part, limportance croissante que prendra la qualité de la publicité à lavenir, le client devenant de plus en plus exigeant, avisé et libre de zapper. Il soulève ensuite la question du rôle que devraient à lavenir endosser les agences de publicité, à savoir celui de conseiller stratégique, de consultant. Le modèle de la disruption ne sapplique pas uniquement à la création publicitaire, mais peut fonctionner sur lensemble du processus marketing, voire manageurial.
Un soupçon de suspicion
Un regret vient cependant nuancer les trop élogieux propos tenus jusquici. Une suspicion pèse en effet sur ce séduisant modèle. Tous les exemples, ou presque, corroborent, illustrent et glorifient avec panache le modèle de la Disruption. On aurait peut-être souhaité que lon nous présente également des cas de campagnes décevantes, parce quavortées ou manquées. Partant du constat que lon apprend autant si ce nest plus de nos échecs que de nos réussites, on peut regretter quil ny ait pas plus de place laissée à la déconvenue, voire au fiasco. Mais ceci ne correspond peut-être pas au genre du livre publicitaire Pourquoi la Renault Espace, puis la Renault Twingo, ont-elles été des telles réussites, alors qua contrario, la Smart de Mercedes a tant déçu ? Pourquoi le lancement par Coca-Cola dun soda transparent a-t-il été un véritable échec ? Pourquoi le parfum Bic na-t-il pas porté les fruits escomptés ?
Enfin, comment expliquer que le retour sur un ancien positionnement (le savon Monsavon, après une tentative malheureuse de rajeunissement de son image, a renoué avec le succès en revenant à ses racines premières), le maintien dun ancien produit (Coca-Cola, après avoir tenté de lancer une nouvelle recette avec son New Coke, sest au final replié sur son ancien produit, le Coca-Cola traditionnel), constituent parfois le meilleur moyen de se maintenir sur un marché fortement concurrentiel ?
Autant de questions qui restent sans réponses, et mériteraient peut-être un nouvel ouvrage.
Pour en savoir plus :
Jean-Marie Dru, La Disruption: Briser les conventions et redessiner le marché, Paris, Village Mondial, 1997, ISBN 2 84211 023 4.
Jean-Marie Dru, Le saut créatif : ces idées publicitaires qui valent des milliards, Paris, Lattès, 1984.Nous attendons avec plaisir vos remarques et commentaires !
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