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Âmes sensibles sabstenir
Entre surenchère homosexuelle et "glam-trash", la polémique du "Porno Chic"
Le " porno chic " désigne une pratique publicitaire qui puise son inspiration dans les codes porno-photographiques. Devenu lun des principaux modes dexpression des publicités des marchands de luxe, son intérêt réside principalement dans la polémique quil a suscitée, tant dans le public que dans le monde publicitaire.Cette stratégie créative est le résultat dune surenchère de la vague lesbienne chic et du glamour trash : le " porno chic " puise dans les codes pornographiques, de manière généralement très esthétisée, alors que son frère jumeau, le " glam-trash ", est pour sa part issu de la contre-culture hip hop aux Etats-Unis. Ce dernier est le produit paradoxal de linégalité sociale : les lourds colliers en or, les pendentifs en forme détoile Mercedes et les belles voitures en sont les stigmates, à linstar de la quincaillerie arborée par les rappeurs. Résultat : les mannequins, de préférence féminins, se roulent dans la gadoue, lhuile et le goudron avant de se lancer devant lobjectif
Face à la polémique engendrée par cette stratégie créative, nous ne proposerons pas une prise de position définitive, mais nous tenterons dapporter certains éléments qui pourraient alimenter le débat général sur ce phénomène : comprendre les tenants et les aboutissants du " porno chic ", tenir compte de paramètres tels que le type de produit, de support ou encore de cible, et enfin, faire apparaître les sensibilités tant culturelles quindividuelles.
Origine du " porno chic " : le shockvertising !
Le " porno chic " nest pas un courant novateur. Il sinspire de ce que les grands photographes ont entrepris il y a déjà quatre ou cinq ans. Son origine date plus précisément du moment où les maisons de haute couture ont décidé de confier leurs campagnes publicitaires à leurs créateurs, et non plus à des agences de publicité. La publicité a alors récupéré ces codes subversifs pour séduire une clientèle plus jeune et plus diversifiée.
Mais contrairement à toute attente, cet esprit séditieux na pas été le seul apanage du survolté du luxe. Lun des précurseurs du " porno chic " nest rien dautre quun marchand de glace (Extrême de Gervais), dont le spot ciné représente un combat fratricide entre deux jeunes femmes, dont lune est clairement égoïste et sadique, alors que la seconde, apparemment en manque, est prête à tout (supplications, menace à la tronçonneuse, etc.) pour obtenir ne serait-ce quune miette du cornetMais revenons à nos grandes griffes. Comment comprendre un tel foisonnement : Chanel, Dior, Dolce & Gabbana, Gucci, Moschino, Rochas, Saint Laurent, Sisley, Ungaro, Vuitton, Weston, etc. ? Pourquoi sadressent-elles à nos pulsions sexuelles refoulées ? Simple : le danger capital auquel est confrontée toute publicité, cest de passer inaperçue. Dans un marché caractérisé par une absence de différence qualitative entre produits, comment se singulariser de ses concurrents ? Comment ressortir du reste de lénorme production publicitaire ? Les réponses semblent se trouver dans la provocation, qui garantit cette remarqualibilité indispensable : la publicité doit faire preuve daudace.
1. Le sexe, représenté sous toutes ses formes, a été, avec la violence et la mort, lun des thèmes récurrents des campagnes Benetton. Le " porno chic " entre ainsi dans une perspective plus large de stratégie publicitaire, celle daccroche par la provocation : le shockvertising, à linstar de Benetton (n° 1) ou de Virgin Cola (n° 2). Le shockvertising est une stratégie qui vise les émotions. Celles-ci peuvent dailleurs être convoquées par divers procédés, comme la beauté (paysages, mannequins, etc.) et les sentiments (amours, regrets, nostalgie, etc.). Mais de nombreux artifices, comme lutilisation du sexe ou de lhorreur, visent avant tout à nous toucher au plus profond de nous-mêmes, pour nous faire réagir. De ce point de vue, les tabous constituent un terreau fertile de linspiration créative : violence, mort, drogue, racisme, mais aussi argent, religion, maladie, etc. sont tous épisodiquement récupérés. En impliquant fortement le destinataire, le shockvertising garantit la remarquabilité et augmente le taux de mémorisation de manière substantielle. À titre illustratif, Gervais aurait vu ses ventes progresser de 50% durant la première année de projection de son spot !
2. La souffrance est très rarement représentée de manière aussi ostentatoire dans la publicité. On lui préfère généralement les sentiments de bien-être intense Des paramètres de pondération
Il serait dangereux de porter un jugement trop hâtif sur la production publicitaire. Dans le cas qui nous préoccupe, il faudrait au moins tenir compte de lannonceur, du plan média, et par conséquent du récepteur, et enfin de la nature et du degré de la pratique sexuelle suggérée. Il faudrait également se méfier tant de lesthétisation des images que de certaines stratégies doccultation comme la dérision ou lhumour.
Lappréciation de telles publicités doit faire intervenir au moins trois paramètres. Premièrement, la promotion dun produit de luxe ne se fait généralement pas de la même manière quun produit de consommation courante. La nature de lannonceur est par conséquent un facteur important. Par exemple, la publicité pour les sites Internet est généralement une publicité relativement agressive. Dans ce marché fortement concurrentiel, les marques, vierges, ne possèdent ni histoire ni territoire de marque sur lesquels élaborer leur campagne, doù une inventivité foisonnante, mais, revers de la médaille, des dérives parfois affligeantes. À linverse, les institutions caritatives (n° 3) (défense des droits de lhomme, entraide humanitaire, etc.) recourent régulièrement à des images fortes pour sortir le lecteur de son confort quotidien et le pousser à agir. Dans la dernière campagne TV contre le Sida, le pack shot (également appelé plan produit, il désigne la prise de vue en gros plan du produit, qui peut clôturer aussi bien une annonce presse, une affiche quun spot publicitaire) ponctue une scène damour par un pénis noué.
3. La violence de limage de cette association de protection et dassistance des enfants est caractéristique de nombreuses publicités pour institutions à but non lucratif. Deuxièmement, et parallèlement à ce paramètre énonciatif, intervient celui du support, qui sert de relais au message. On ne peut de fait pas statuer de la même manière sur une affiche publiée dans un magazine spécialisé et sur celle affichée dans lespace urbain. Le plan média prend ici toute son importance.
Troisièmement, le support fait intervenir le deuxième paramètre énonciatif, à savoir la nature de la cible (son cur, mais également sa périphérie). Une publicité destinée à une population homosexuelle, par exemple, trouve naturellement sa place dans le magazine Tétu, mais certainement pas en affichage urbain. Ce qui pourrait choquer une sensibilité enfantine ne surprendra peut-être pas un(e) " drag queen " !
Mais à linstar de Tartuffe (Molière) et de sa célèbre réplique (" Cachez ce sein que je ne saurais voir ! "), la société semble occasionnellement jouer avec une certaine forme dhypocrisie. Ce " mal nécessaire " quest la publicité devient alors un triste bouc émissaire. Par exemple, pourquoi autorise-t-on les magazines pornographiques dans les kiosques, affichés impunément aux yeux des enfants ? La publicité ne deviendrait-elle pas la victime de problèmes qui la dépassent très largement ?
Le cas particulier des produits de luxe
Deux particularités caractérisent les produits de luxe : un marché hétérogène et une valeur plus artistique que marchande.
Dabord, la démocratisation du chic a pour conséquence lélargissement des clients du luxe (chiffre daffaires et bénéfices en large progression dans ce marché en 2000), ce qui rend la tâche des marchands de luxe difficile : rester élitiste, tout en souvrant à une clientèle plus disparate, plus hétérogène. Comme le suggère Nathalie Varagnat (Euro RSCG) dans un article de Stratégies (30 mars 2001), le marché du luxe pourrait se subdiviser en quatre types de publics cibles :
- les gardiens du temple (cible traditionnelle, avec dimportants moyens financiers, ils entretiennent une relation de fidélité avec les marques de luxe) ;
- les statutaires (nouveaux accros du luxe, néo-riches, individus souhaitant appartenir ne serait-ce quun instant à lélite, ils sont très dépensiers et suivent les trendsetters) ;
- les trendsetters (stylistes, mannequins, personnalités en vue dans les milieux de la mode, avant-gardistes, ils sont les " locomotives de la mode ") ;
- les bobos (les bourgeois bohèmes, aiment à soffrir des produits de luxe, pour le fun).
Le " porno chic " ne viserait en fait que les statutaires (suiveurs), en reprenant les codes des Trensetters, les prescripteurs (leaders). Le danger de déplaire au reste de la cible est faible, la cible traditionnelle, les gardiens du temple, étant moins influencés par la publicité que par la garantie de qualité des produits.
Les publicités pour les produits de luxe sont, ensuite, dautant plus complexes que ces produits, contrairement aux produits de consommation courante, portent en eux une forte valeur émotionnelle et sélèvent volontiers au rang duvre dart. Acheter un parfum de luxe, cest avant tout acheter une image, un univers. La valeur marchande (matière première) du parfum est ainsi quasi nulle, bien souvent très inférieure à celle de son conditionnement (packaging), et surtout plantureusement inférieure à celle de son prix de vente. Le parfum de luxe et la haute couture se considèrent ainsi autant comme des produits que comme des chefs duvre.
Parallèlement, rappelons que le XIXe siècle publicitaire avait compté, parmi ses créatifs, les plus grands écrivains et les artistes les plus renommés, remplacés aujourdhui par les photographes les plus prestigieux. Ainsi, la publicité comme les produits de luxe souhaitant sélever au rang duvre dart, leur rencontre semble plus que naturelle. Cette recherche dune forme desthétique publicitaire pour les produits de luxe en fait un lieu dinvestigation pour toute tentative de création avant-gardiste.
Se faire remarquer, créer un univers, investir une avant-garde créative, autant de buts qui forcent la publicité pour produits de luxe à se surpasser, à outrepasser les tabous socioculturels.
Les sensibilités culturelles et individuelles
4. Limage dune femme couverte de cambouis contraste avec un soleil daube, une voiture rétro et un abandon indéfinissable. Polysémie et ambiguïté font la force de cette annonce plastiquement saisissante.
Les sensibilités culturelles et individuelles peuvent fortement varier dune personne à lautre et dun pays à lautre, comme lont montré les réactions différenciées face aux campagnes Benetton, autre forme de shockvertising. Dans le même ordre didée, la publicité Opium (n° 9) a été interdite en Grande-Bretagne (mais seulement après son affichage dans la rue ), bien accueillie en France, etc.
Cette sensibilité est, dans le cas du " porno chic ", dautant plus significative que le montré est souvent largement inférieur à locculté, au dissimulé. Le jeu sur les fantasmes se sert moins des corps dénudés que des ambiances ambivalentes. Ce sont des scripts, des mises en scène suggérées, qui exigent de recréer un avant et un après, mais qui ne dictent pas un sens à part entière. Les interdits sont dans les lacunes, dans les blancs, dans les ellipses, souvrant à toutes les interprétations. Par exemple, dans une annonce Dior (n° 4), là où une personne pourra y voir l'issue tragique dun viol, une autre y verra une forme dabandon dans le plaisir trash
Soulignons que ces sensibilités individuelles peuvent être narcotisées par des stratégies doccultation. Lhorreur et le sexe sont ainsi fréquemment exploités de manière humoristique, où la recherche dun second degré dédramatise les scènes évoquées et réduit considérablement leffet négatif de leur perception.
Des pratiques sexuelles à différencier
Le " porno chic " et le " glam-trash " vont au-delà de la présentation de la nudité des corps. Ils ne sont en effet pas à confondre avec une utilisation gratuite et simpliste du sexe, souvent synonyme de manque dimagination, comme cest le cas dune annonce de World Online (n° 5). Cette dernière frappe par linadéquation entre limage et le produit vanté, qui caractérise bon nombre de publicités usant de limage de la femme-objet.
Le " porno chic " pose la question du rapport à la sexualité, de ses différentes manifestations, de pratiques sexuelles variées, parfois marginales, parfois taboues : onanisme, fétichisme, sadomasochisme, zoophilie, homosexualité, triolisme, pédophilie, viol Or, toutes ces pratiques ne sont bien sûr pas perçues de la même manière. Selon un sondage français rapporté par le magazine CulturePub (mai/juin 2001), 80% de léchantillon souhaiteraient interdire les publicités évoquant le sadomasochisme, contre 75% pour la masturbation et la zoophilie, et seulement 42% pour lhomosexualité.
Cette distinction nest pas sans intérêt, bien au contraire. Certaines pratiques, comme lhomosexualité ou la masturbation (n° 6), devraient certainement cesser de constituer des tabous, ne serait-ce pour que limaginaire collectif puisse aller dans le sens dune déculpabilisation. On resterait plus ambivalent face au sadomasochisme. Mais la suggestion de pratiques comme la zoophilie ou, pire encore, la pédophilie et le viol (n° 4), ne devrait-elle pas être abolie ? Celles-ci ne vont-elles pas à lencontre du principe de liberté individuelle et du respect de la dignité humaine ?
Pourtant, force est de constater que celles-ci se rencontrent, de manière plus ou moins évidente. La pédophilie est ainsi suggérée tant dans une annonce Diesel (n° 7) que dans une publicité Seat (n° 8), quand bien même cette dernière, loin dêtre du " porno chic ", reflète une volonté créative dinversion complète des valeurs.
8. Peut-être involontairement, cette publicité Seat nen suggère pas moins une scène pédophile. Cette sensation est encore renforcée par la nudité complète tant de lhomme que du bébé.
Un exemple paradoxal : la " toxicommunication " dOpium
En communiquant sur un mode équivoque depuis plus de vingt-trois ans, sur le registre de la drogue, Yves Saint-Laurent a ouvert, avec Opium, la voie de la " toxicommunication ". Mais à lidée de dépendance qui avait été suggérée dans les premières publicités du parfum (dans un spot TV, on voyait Linda Evangelista traverser les bas-fonds dune cité dAsie pour se procurer sa dose ), on préfère désormais celle dextase sensuelle. Conflit évident entre provocation et esthétique (photos hyper-travaillées, construites, raffinées), la dernière publicité Opium (n° 9) en est la délicate illustration.
9. La rencontre des contraires a valu à cette annonce toutes les interprétations et toutes les critiques. Mais était-ce justifié ? Face à lobjectif du photographe Steven Meisel, lAnglaise Sophie Dahl (petite fille de Roald Dahl) est un antidote aux mannequins anorexiques des années nonante : grande, formes généreuses, etc. La photographie retenue relève quant à elle dune esthétique remarquable, où se concentrent toutes les oppositions, tous les contrastes :
- La blancheur de la peau peut suggérer la virginité, mais elle soppose alors à la pose suggestive.
- Ce corps immaculé renvoie à la couleur cadavérique, voire à une poupée de cire, mais elle soppose là aussi à lextrême sensualité dune pratique solitaire.
- Cette blancheur soppose encore au décor noir, entre satin et velours. Lopposition noir-blanc pastiche lopposition entre le Bien et le Mal, entre Dieu et Satan, caractéristique du positionnement de la marque.
- Cette blancheur morbide soppose enfin aux cheveux couleur feu, jetés en arrière, seul espace vivant. La chevelure constitue paradoxalement le seul tissu mort du corps de lêtre humain, qui laisse à penser que son fétichisme est une dérive nécrophile (à linstar dune lecture particulière de La Chevelure de Maupassant).
- À la couleur du maquillage des yeux clos, un vert froid, soppose celle de la bouche entrouverte, dun rouge violacé.
- Enfin, la nudité nest pas totale, puisque des chaussures à hauts talons et des bijoux " habillent " cette femme, comme autant dobjets de séduction
10. La suggestion sensuelle voire érotique nest pas lapanage exclusif des images ! Dune richesse sémantique souvent négligée par ses détracteurs, cette publicité na rien de particulièrement choquant en termes juridiques : elle ne montre pas de poils pubiens, elle suggère de manière légère un plaisir solitaire et elle est esthétiquement très réussie. La publicité Diesel (n° 7), firme récemment rachetée par Benetton, ne peut pas en dire autant ! On est en droit de sinquiéter plus sévèrement de la dérive pédophile et de limage banalisée du viol que de limage de la masturbation.
Enfin, il ne faudrait pas oublier que la provocation et la suggestion implicite peuvent passer aussi bien par le texte que par limage. On oublie trop souvent le poids des mots ! À linstar de la publicité Babette (" Babette, je la lie, je la fouette et parfois elle passe à la casserole "), lannonce Rizla (n° 10) joue textuellement de manière identique. Cela dit en passant, il sagit dévaluer leffort cognitif nécessaire pour décoder un tel jeu de mots, certainement beaucoup plus inoffensif pour les enfants quune image suggestive !
Les limites de la légalité : entre zoophilie et zoobouffonnerie
Dans le registre de la zoophilie, les annonces Ungaro (n° 11) ont fait de cette pratique une stratégie de communication : la " zoophilie attitude ". Mais, à linstar dune annonce Diax (n° 12) dautres marques ont également convoqué cette pratique, sans pour autant se placer dans le registre du " porno chic ". Cest le cas dune annonce Reebok (n° 13) pour des chaussures en " cuir tanné " ! Une annonce pour le site Internet de " sorties " (n° 14) (www.serialweb.com) joue de manière subtile et humoristique sur les réflexes dun chien bien curieux ! Se pose ici la question des limites de linterdit.
Les hommes préfèrent les soumises
La question de la représentation de la femme dans la publicité pourrait enfin faire lobjet dune étude à part entière. À défaut de mieux, il est somme toute nécessaire de tirer les grandes lignes des implications du " porno chic " dans le contexte général de la représentation de la femme, sous les auspices dune annonce XS (n° 15) par exemple.
15. La question de la représentation de la femme est un sujet chaud dans le " porno chic "
Le professeur Richard Poulin, sociologue à lUniversité dOttawa au Canada, est un spécialiste de la pornographie. Il a constaté que " sa consommation est trop répandue à tous les niveaux pour quelle puisse être considérée comme un phénomène de déviance ou comme un acte isolé ". Il a alors cherché à comprendre ce qui motive, en profondeur, une telle consommation, et est parvenu aux conclusions suivantes :
- " Ce sont surtout les hommes qui consomment de la pornographie ".
- " Lhyperréalité de la production pornographique, la proximité des organes génitaux, lhypervision en gros plan, la promiscuité du regard et la fascination du détail ont pour fonction la restitution intégrale du réel, mais dun réel qui expurge lhumanité, qui industrialise lacte sexuel, le mécanise, et qui rend antinomiques sentiment et sexe. Il y a même robotisation des actes. ".
- " La pornographie est profondément sexiste. La femme est définie par sa beauté. Pour ce faire, on la dépouille des autres attributs de sa personnalité. Ce mode denfermement dans la beauté plastique, dans le corps, dans le sexe on prendra les mensurations, jamais le quotient intellectuel est une technique dinfériorisation des femmes ".
- " Pourquoi donc les hommes consomment-ils de la pornographie ? La chosification et la déshumanisation du corps féminin ont pour effet de conférer aux hommes une supériorité humaine sur les femmes ravalées à lanimalité. Le regard produit ici une relation où le désir transcende la seule envie sexuelle pour marquer de son sceau un rapport social de domination. Avant tout, la quête pornographique, cest la soumission des femmes ".
- " Pour certains auteurs, notamment Ann Jones et Helen Longino, la pornographie banalise le viol et stimule lagression sexuelle ".
À la lecture de ces quelques lignes, le seul recours au " porno chic " suffit à faire glisser une annonce dans les discours à caractère sexiste !
Exciter le désir sexuel pour exciter le porte-monnaie
Dans un article du Monde Diplomatique (mai 2001), Valérie Brunetière semble aller, dune certaine manière, dans un sens similaire. Elle part dun examen subtil de la différence de traitement publicitaire entre lantiracisme et lantisexisme : " Lantiracisme na pas de nom qui ne soit déjà occupé. Egalitarisme ? Humanisme ? Inadéquats. La lutte antiraciste lutte contre le racisme. Lantisexisme a en revanche un nom : le féminisme, qui se présente comme une lutte pour. Pour les femmes. Du coup, il prête le flanc, comme cest le cas pour tout mouvement constitué, à la réticence ". Elle note ainsi que des spots publicitaires aux offres demploi, la publicité ne se permet jamais de parodier le discours antiraciste, alors que lon rencontre des exemples de parodies du discours féministe.
Dautre part, V. Brunetière voit dans certaines publicités (Kookaï), " la parodie de la parodie du féminisme, [ ] une sorte de troisième degré ", qui tend à prendre certaines formes du " porno chic ". Cest tout particulièrement le cas de la violence sur la femme, de la domination et, par des scénographies suggestives, de scènes de pré- ou de post-viol. Il paraît évident que se joue ici lun des tournants majeurs du processus dégalitarisme entre les sexes.
Un exemple frappant de ce sexisme pornographique est la représentation des couples homosexuels dans la publicité. Si le stéréotype masculin de lhomosexualité est généralement composé dun " super mâle" et dune " folle " dans un contexte humoristique, à lopposé, la représentation du couple féminin homosexuel est presque exclusivement composé de deux belles nymphes dans une situation sensuelle. Le couple lesbien à la Gazon Maudit a disparu ! Cette absence répondrait-elle aux fantasmes des créatifs, largement masculins ?
Le shockvertising face au droit : comment légiférer ?
Au final, le shockvertising pose plus généralement des questions juridiques. Dans une récente thèse de doctorat de lUniversité de Lausanne, Raphaël Arn sest concentré sur la comparaison des droits en la matière dans différents pays dEurope (Allemagne, Finlande, Norvège, France), pour les mettre en perspective face au relatif vide juridique qui sévit en Suisse.
Pour ce faire, il sest interrogé sur le terme même de " publicité choquante ", quil définit en ces termes : " Doit être considérée comme choquante toute publicité, quel quen soit le support, qui présente des thèmes sans relation objective avec le produit ou lentreprise et susceptibles dentraîner de violentes réactions auprès des consommateurs dans le but daccroître la notoriété de lentreprise ". Trois éléments distinguent la publicité choquante des autres publicités, à savoir le thème utilisé (exploitation de sujets sensibles), le but (accroître la notoriété) et enfin labsence de liens objectifs entre la publicité et le produit ou lentreprise.
Après avoir passé en revue lensemble des lois en matière de concurrence déloyale, Raphaël Arn propose une double solution. En premier lieu, il prône la mise en place dune autorité de consultation du genre " ombudsman ", fonctionnant dans les pays scandinaves. Ceux-ci évaluent les publicités quon leur soumet et donnent leur accord. Si au terme dune négociation pour en modifier certains aspects un accord nest pas trouvé, ils ont le pouvoir dinterdire sa diffusion.
En second lieu, la loi sur la concurrence déloyale ne doit focaliser son attention ni sur le thème abordé (car de nombreuses institutions peuvent justifier lusage de sujets sensibles) ni sur le rapport au produit (car la publicité actuelle répond pour une large part à ce constat), mais sur latteinte à la dignité humaine et sur le principe de non-discrimination. Telle devrait être, selon lui, la teneur dune nouvelle catégorie de comportements déloyaux. Dautant que de telles publicités " ne portent pas atteinte aux consommateurs en tant que tels, mais à lensemble des personnes qui y sont confrontées ". Or, si lon considère que le " porno chic " mine la dignité humaine, incite à la violence et dénigre la femme, il tomberait, en partie, sous le joug dun tel article
La publicité face au politiquement correct
16. Un courant artistique semble sêtre emparé de la représentation de la mort sous toutes ses formes, à limage de la française Orlan et de sa " technobiologie ", qui consiste à utiliser son propre corps comme matériau de création (" body art ").
Au final, le consommateur est-il toujours en mesure de sanctionner les campagnes publicitaires ? La publicité, de nature intrusive, impose des messages contre lesquels il est difficile de se prémunir. Cet état de fait se traduit au travers de certains paradoxes, dont celui du marché du liuxe français. Alors même que le secteur du luxe profite dune augmentation de 10 à 40% des ventes, la majorité des Français désapprouvent ce genre de publicités, souvent qualifiées de scandaleuses.
La publicité est un caméléon, un prisme déformant, qui inverse les codes plus quelle ne les transgresse. Mais si la publicité est un miroir de la société qui lentoure, elle vient à son tour la réformer, car elle est un miroir parcellaire, réducteur de la complexité et de la diversité sociale, de par les situations stéréotypiques quelle évoque, mais aussi de par le besoin de renouvellement constant de ses formes, de transgressions sans cesse répétées du " politiquement correct ", et enfin de par son cannibalisme, son vampirisme envers lensemble des productions sociales (politiques, juridiques, religieuses, artistiques, etc.). La publicité est capable des plus belles prouesses, comme des pires ignominies. Telle est sa force, telle est aussi, sa faiblesse.
Le courant du " porno chic " va certainement se réduire, du moins pour une période. Depuis que des marques comme H&M ont récupéré cette tendance, les marques de luxe semblent se diriger vers une plus grande sophistication, avec des images très soignées. Celles-ci pourraient même sorienter vers des créations virtuelles. Mais, à linstar des " .com ", qui ont trop largement misé, dans leurs campagnes publicitaires, sur lagressivité et lhorreur, pour se faire connaître, le " porno chic " risque de connaître une nouvelle dérive, celle du " morbi chic ". Certains courants artistiques davant-garde se sont en effet engouffrés dans la représentation très crue de la violence et de la mort (n° 16). Reste à voir si la mort fait vendre
Lecture :
Raphaël Arn, La publicité choquante : Vers une nouvelle dimension du droit de la concurrence déloyale ?, Bâle, Helbing & Lichtenhahn, 2001. (ISBN 3-7190-1951-9)
Anthony J. Cortese, Provocateur : Images of Women and Minorities in Advertising, Rowman & Littlefield Publishers, 1999. (ISBN 0-8476-9175-6)
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