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FRP 08/01 Août 2001
À quoi peut servir une image ?Les six fonctions d'étayage du texte par l'image : une lecture de Paul Léon.
Dans le précédent numéro, nous avions abordé la question du rapport texte/image dans la publicité par le biais dune relecture dun article de Laurence Bardin. Ce second volet dune trilogie centrée sur la cohabitation entre le verbal et liconique reprend cette question à travers le point de vue quintroduit Paul Léon, professeur à lUniversité de Lyon II, dans sa thèse de doctorat intitulée : Le jeu de la Une et du hasard. Une approche poétique de lécriture de presse. Pour lui, contrairement à une idée largement répandue, le sens dun message verbo-iconique ne se trouve pas tout entier dans le verbal. Il va donc sinterroger sur ce que limage peut apporter au texte, ou, en dautres termes, sur les différentes étayages du texte par limage.Tordre le cou à une vieille croyance
Il convient tout dabord de tordre le cou à la croyance tenace selon laquelle de nos jours lécrit céderait de plus en plus de terrain à limage (n° 1). Cette affirmation, renforcée périodiquement par les tenants dune " société de limage ", savère sans réels fondements.
1. Cette publicité pour Persil (1932), privilégiant largement limage au détriment du texte, nest pas une exception pour lépoque. Lhistoire de la publicité, et des contraintes tant techniques que culturelles qui y sont rattachées, permet davoir un regard plus serein sur cet hypothétique abandon de lécrit au profit de limage. Entre le Moyen ge et le milieu du XIXè siècle, la publicité passait soit par des affiches et des tracts publicitaires, dominés presque exclusivement par limage, soit par des crieurs, mandatés, au Moyen ge, pour crier dans la rues des informations politiques ou commerciales. À une certaine époque, une place leur était même réservée sur les places publiques. Lanalphabétisme était la raison principale de cette absence quasi totale de textes écrits.
Cette tendance sest affaiblie au cours de la deuxième moitié du XIXè siècle et au début du XXè siècle avec le développement de la scolarité obligatoire. La naissance de la publicité de presse écrite est allée de pair avec le recul constant de lanalphabétisme depuis le milieu du XIXè siècle. Le texte a alors pris une place prédominante, entre autres à cause de limites techniques qui rendaient limpression des photographies compliquée. Les procédés dimpression sétant peu à peu améliorés, les barrières techniques ont pu être largement levées depuis.
On est parvenu aujourdhui à un certain équilibre entre texte et image, équilibre variable selon le type de produit vanté, le type de support et la finalité de lannonce (informer ou séduire), dautant que les rôles impartis au texte et à limage ne sont généralement pas identiques. Les techniques actuelles ont permis de générer et daffiner deux systèmes qui répondent à des fonctions complémentaires : limage sert plutôt à la séduction, le texte plutôt à linformation.
Cependant, le panachage culturel, qui semble senraciner irrémédiablement, pourrait, dans un avenir plus ou moins proche, renforcer le rôle de limage, tout en favorisant la généralisation de langues internationales comme langlais. Cette tendance se voit confortée par lillusion de la transculturalité de limage, cest-à-dire par la croyance que le sens dune même image ne varie pas selon les époques, les cultures, les personnes
De la presse à la publicité
Paul Léon part du même constat que Laurence Bardin, à savoir que les fonctions dancrage (fixer le sens) et de relais (fournir des sens complémentaires) telles que les définit Roland Barthes, sont réversibles : les messages iconiques sont à même dancrer et de relayer les messages verbaux. Le programme de Paul Léon consiste alors à sinterroger sur les principes organisateurs de la conjugaison image/texte. En dépassant la dichotomie dancrage et de relais, il parvient à distinguer six fonctions différenciées détayage du texte par limage.
2. Si le slogan suggère conceptuellement la progéniture, montrer un père avec son fils personnalise cette idée de " générations futures " en y injectant du sensible. Si ces six fonctions ont été élaborées à partir dune exploration du jeu des titres et des images dans la Une des journaux, comme le souligne Paul Léon lui-même, celles-ci devraient également pouvoir, moyennant quelques ajustements, sobserver dans le jeu des slogans et photographies publicitaires.
En premier lieu, la publicité est probablement beaucoup plus diversifiée que la presse, tant en termes de fréquence des différentes fonctions que dans les formes dans lesquelles ces fonctions sexpriment. Le principe de pertinence généralement attendu en presse écrite peut être beaucoup plus lâche en publicité. La publicité diversifie tout en complexifiant les fonctions décrites par Paul Léon, ce qui va nécessiter certains réaménagements de ces fonctions.
3. La représentation stéréotypique dun homosexuel invalide ironiquement le slogan " Le mâle ". En second lieu, il est assez fréquent, en publicité, de rencontrer des annonces à très faible composante textuelle (Benetton) ou avec une forte iconisation du verbal. La séparation texte / image est donc beaucoup moins franche en publicité.
1. La fonction de confortation
La fonction de confortation est le degré minimal de létayage. Entre redondance et développement, limage a pour tâche de conforter le contenu verbal tout en y infusant des affects, explicitant de la sorte les attendus du texte. En dautres termes, elle donne une représentation sensible de ce que dit le texte de manière conceptuelle, elle injecte des sentiments, du rêve, etc.
Dans une annonce Patek Philippe (n° 2), limage vient conforter lidée de " générations futures " suggérée par le slogan. Mais, si lon tient compte du caractère réversible du rapport texte-image, le texte répondrait quant à lui plutôt à une fonction délucidation.
2. La fonction dinvalidation
Dans la fonction dinvalidation, limage invalide les termes du texte quelle illustre en les contredisant, " preuve à lappui ". Il y a un dédoublement de linstance énonciative, lémetteur du verbal nétant plus le même que celui de limage. Limage peut aller jusquà ironiser sur les termes de lénoncé verbal.
Bien évidemment, cette fonction est réflexive, dans le sens où il est difficile de déterminer si cest limage qui ironise sur le texte ou le contraire. Dans une annonce Gaultier (n° 3), le slogan " Le mâle " ne coïncide pas avec la représentation stéréotypique dun gay. Il y a un divorce entre ce que limage montre et ce que le texte dit. La production publicitaire offre cependant des exemples beaucoup plus virulents, où lironie devient plus quévidente, à linstar des annonces de la Mobilière (n° 4). Lopposition entre le texte et limage peut même virer au pugilat, à la rupture totale de cohérence entre lun et lautre ! Cest le cas dune annonce co-signée par H&M et Rocky (n° 5). Lexpression " Bad idea jeans ", entendue pour la première fois dans un sketch américain (Saturday Night Live, 1991), est devenue tellement populaire qu'elle est entrée dans le langage des collèges sous la définition : " Bad ideas jeans : ceux qui manquent du jugement personnel ". Cette publicité se réfère ainsi à une campagne de spots TV de la marque Rocky mettant en scène des scénarios illustrant des manques de tact humoristiques (un adolescent souhaitant faire lamour dans le lit de ses futurs beaux-parents, par exemple). Cependant, le lien entre cette expression, peu populaire en Suisse, et un sandwich, reste plus quénigmatique !
3. La fonction dimplication
Par sa fonction dimplication, limage suggère ce qui ne peut être dit sous peine de sortir du politiquement correct. Tout en renchérissant sur les propos tenus, elle peut raviver, chez le lecteur, une mémoire iconique enfouie. Cette fonction semble ainsi se manifester sous deux formes.
La fonction dhyperbole, très courante en publicité, permet le renchérissement. Cest le cas dune annonce Honda (n° 6), où limage illustre de manière exagérée lidée suggérée par le slogan (" HR-V 4x4. Le plaisir de suivre sa propre voie. ").
6. Comme souvent en publicité, le visuel de cette annonce pour la Honda HR-V donne une représentation hyperbolique de ce que suggère le slogan.
À côté de cette fonction dhyperbole, et sans lexclure, se profile celle que lon pourrait qualifier de " fonction suggestive ". Celle-ci implicite les références informulées. Limage a la capacité de raviver chez le lecteur des représentations que le texte ne peut expliciter frontalement. Cest par ailleurs un apanage de la publicité que de jouer avec les règles socioculturelles ou juridiques : les exemples les plus fréquents sont le " porno chic ", la publicité comparative (n° 7) et la publicité mensongère. Dans une annonce Cadillac (n° 7), la notion de " liberté de choix " stipulée par le slogan est certes représentée de manière hyperbolique par limage, mais non sans suggérer la comparaison avec les deux principales marques concurrentes dans le haut de gamme, à savoir Mercedes et BMW.
7. Si lidée générique de " choix " est suggérée par le slogan, limage nous impose un choix prédéterminé, celui de la voiture sous les projecteurs, au détriment des nombreuses autres voitures qui lentourent. Lineptie selon laquelle limage na quun sens indéterminé et diffus a parfois protégé certaines publicités contre la censure : si les mots sont vite diffamatoires, les images se laissent plus difficilement saisir (n° 8).
4. La fonction de figurationLa fonction de figuration relève du domaine de la représentation symbolique. Limage a pour tâche de figurer des concepts et des situations, au risque même dune dérive vers le stéréotype. Le paradis est par exemple très souvent représenté par Adam et Eve. Eve est vêtue dune feuille de vigne, porte de longs cheveux bruns, et tient très souvent une pomme dans la main. Cest ce stéréotype qui a été choisi par Eden (n° 9) pour figurer le " paradis " de son slogan.
5. La fonction dénonciation
11. Dans cette annonce, le personnage ne regardant pas lobjectif, le slogan " Be wild, drive Suzuki " semble sadresser à ce dernier. Le slogan constitue ainsi une adresse indirecte au lecteur, pour autant que ce dernier sidentifie au personnage. Par la fonction dénonciation, limage divulgue lidentité de lémetteur du message. Il semble utile ici daffiner la typologie de Paul Léon et de distinguer trois formes de cette fonction. En premier lieu, elle peut désigner le " slogan phylactère ", terme technique pour désigner les bulles des bandes dessinées, dans lesquelles sont retranscrites les paroles ou les pensées des personnages. Limage donne à voir une représentation de lémetteur fictif du slogan, qui peut renforcer le poids des mots, soit par son caractère public (n° 10), soit par la nature de son témoignage (apanage des publicités pour lessive). Il y a là une véritable volonté dinterpellation qui vise à impliquer le lecteur tout en lui demandant de se reconnaître en tant quinterlocuteur immédiat.
12. Dans cette annonce qui parodie une interaction, le chien fait office de deuxième interlocuteur ! En second lieu, limage peut mettre en scène le récepteur du message. Cest le cas par exemple dune publicité Suzuki (n° 11). Le regard fuyant du personnage place ce dernier en position de récepteur du message.
En troisième lieu enfin, les deux entités de linteraction, à savoir lémetteur et le récepteur, peuvent être convoquées simultanément. Cest le cas ludique dune annonce Opel (n° 12), où le premier interlocuteur est un homme au volant de sa voiture (" Je reviens de suite ") et le deuxième, son chien (" Tu parles ").
De ce point de vue, ce qui semble caractériser la publicité, cest une confusion quasi systématique entre les instances dénonciation internes (personnages) et les instances dénonciation externes (annonceur, consommateur). La publicité, recherchant une implication maximale du lecteur face à elle-même, favorise invariablement soit les processus didentification où il y a (con)fusion entre instance interne et instance externe , soit les processus dinterpellation où il y a une simulation de dialogue entre lannonce (interne) et le lecteur (externe).
6. La fonction délucidation
Dans la fonction délucidation, limage dévoile les procédés poétiques à travers lesquels le texte a été élaboré : jeux de mots, métaphores, etc.
Extrêmement rare en presse écrite pour des questions de pertinence, cette fonction est beaucoup plus fréquente en publicité. Là encore il est possible daffiner la typologie de Paul Léon et de distinguer deux formes. La première consiste à dévoiler par limage un procédé poétique du texte. Par exemple, dans une annonce SNCF (n° 13), ladverbe " là-bas " du slogan renvoie géographiquement à un point que seules les images qui laccompagnent permettent didentifier.
13. Dans cette annonce, seules les images permettent de comprendre le sens de ladverbe " là-bas ". Limage élucide le slogan. La deuxième forme de la fonction délucidation inverse le rapport texte/image, le texte venant alors expliciter limage. Audi (n° 14) traduit poétiquement son slogan par une image décalée.
14. Représenter deux bouteilles de Tabasco pour vendre une voiture peut paraître absurde sans le slogan : " Avec biturbo " ! Le slogan élucide limage. Dans une forme comme dans lautre, la publicité peut aller jusquà dissoudre le rapport texte / image pour construire un jeu entre les deux.
Simple comme une image ?
La prétendue simplicité de limage, limmanence de son sens, postulent que limage se laisse saisir sans difficulté, que tout son sens nous est dévoilé une fois pour toutes, dun simple regard. Pourtant, lire une image, la décoder, ça prend du temps. Une image est dense, complexe, et dévoile rarement son sens au premier coup dil.
Alors que limage de presse est relativement homogène, la photographie publicitaire recourt par ailleurs à des montages mêlant des images de diverses natures. Il suffit par exemple dobserver le mode dintégration du produit dans le reste du visuel. Dans une publicité pour la brosse à dent Benefit (n° 15), il y a bien un superposition de deux images distinctes : le produit, en plus dêtre placé dans un contexte irréaliste, est de taille disproportionnée. Lhétérogénéité de ces images publicitaires complexifie fatalement le rapport texte / image. Plus quen photojournalisme, les différentes fonctions du visuel publicitaire sont susceptibles dy fonctionner simultanément.
15. La nature des illustrations est beaucoup plus diversifiée en publicité quen photojournalisme : montage dimages, images virtuelles, décadrages Les fonctions de Paul Léon nécessitent dès lors quelques ajustements. Comme nous lavons vu, certaines dentre elles, notamment celle délucidation et dénonciation, doivent être complexifiées de manière à bien faire apparaître les différents sens quelles peuvent prendre selon les cas. Par ailleurs, si les fonctions de confortation, dinvalidation, délucidation et dimplication semblent pouvoir se manifester dans les deux sens, celles de figuration et dénonciation ne semblent pouvoir aller que dans le sens image -> texte.
Le dernier mot au lecteur
En résumé, Paul Léon démontre que si le texte peut étayer limage, limage peut à son tour venir étayer le texte. Ses propositions permettent de sinterroger sur la cohérence entre les deux systèmes de signes. Lintérêt de son approche est de poser la question de leur rapport : la co-présence de lun et de lautre dans un même message ne se traduit pas par une somme (texte + image), mais par une interrelation (texte <-> image), laquelle engendre un sens nouveau, supplémentaire. Ce principe systémique devrait être automatiquement pris en compte lors de la création publicitaire. Les circulations de sens entre les différents constituants dune annonce peuvent venir renforcer ou, au contraire, interférer sur le concept qui a guidé la création dune annonce. Lintérêt de ces six fonctions est de permettre de sinterroger consciemment sur le rôle réellement imparti à chaque élément de lannonce.
Enfin, il sagit de ne pas perdre de vue que cest au lecteur que revient le pouvoir dactiver ces différents rapports texte/image. Le postulat selon lequel la lecture, tant du texte que de limage, nest pas une réception passive du sens par le lecteur, impose de penser systématiquement la complexité densemble de lannonce.
Si le lecteur construit activement un sens toujours singulier de lannonce, il est néanmoins possible de contraindre en partie son parcours interprétatif. Comme nous venons de le voir, le sens global passe par les rapports entre les différents constituants, dont lun des plus importants est sans nul doute le rapport entre slogan et visuel. Mais parallèlement, la structure générale de lannonce définit des parcours de lecture privilégiés, qui jouent un rôle capital dans le guidage du lecteur. Cette question fera lobjet du troisième volet de cette trilogie
& Stephanie Pahud
Pour en savoir plus :
Paul Léon, Le jeu de la Une et du hasard. Une approche poétique de lécriture de presse, Université de Provence, thèse de doctorat, 1990.Nous attendons avec plaisir vos remarques et commentaires !
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