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Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 08/01 Août 2001
L'anglais dans la publicité : la langue en délire
Interview de Marc Bonhomme et Michael Rinn
Marc Bonhomme
Micheal Rinn Com'In : A partir de quand les mots anglais ont-ils commencé à déferler dans le monde publicitaire ? Cela concorde-t-il avec larrivée dInternet ?
MARC BONHOMME (MB) : Je pense que ce phénomène est avant tout lié à lexpansion de langlais après les années 45-50. Cest en tout cas bien antérieur à larrivée dInternet. Il y avait déjà de nombreuses publicités en anglais dans les années quatre-vingts. Cest de plus un phénomène exponentiel, plus il y a danglais, plus il va y en avoir, ne serait-ce que par imitation. Les publicitaires se voient dans lobligation de saligner sur la concurrence.
MICHAEL RINN (MR) : Je crois aussi quil y a eu une utilisation plus importante de langlais après la chute du Mur de Berlin. Pendant longtemps cette langue a été associée à limpérialisme culturel américain dans de nombreux pays, la France notamment. Langlais nétait pas un argument de vente car il contredisait largument nationaliste " Achetez français ". Le pays a donc connu pendant longtemps un tabou de langlais dans la publicité, qui disparaît petit à petit. Les slogans sont de moins en moins traduits, et ce surtout depuis les années 95-96 .
MB : En Suisse par contre, langlais est couramment utilisé, même pour des produits romands destinés à un public francophone.Les compagnies nationales adoptent elles-mêmes des noms à consonance anglaise (Swissair, Swisscom). Langlais est-il une bonne alternative aux langues nationales en Suisse ?
MB : Cest souvent la loi du moindre effort qui prime. Cependant il y a deux niveaux :le niveau national et le niveau international. Toute compagnie à prétention mondiale se doit davoir de langlais dans sa dénomination. Même la compagnie aérienne française se nomme Air France Group. Mais à lintérieur du pays, lutilisation de langlais ne donne pas de sentiment identitaire. Il sagit dun problème. Cette langue reste attachée à une idée de modernité, mais pas didentité culturelle. Les publicitaires ne se rendent parfois pas compte de limportance de la langue, ils en ont une vue superficielle et nanalysent pas vraiment les impacts dun passage à langlais, tel que la perte de proximité. Lors de la campagne nationale contre le SIDA par exemple, on sait que le public romand a très mal perçu le fait que le slogan " Power of love " soit rédigé en anglais.Lactuelle publicité Cardinal, rédigée dans cette langue, est-elle dès lors vraiment pertinente ?
MR : Le problème de la fidélité au concept publicitaire est également très intéressant. En ne traduisant pas, on évite cet écueil. On crée en anglais, et en maintenant la langue on reste fidèle au concept. Ce que gagne une compagnie telle que Swissair en utilisant langlais, elle le perd au niveau du pays. Les gens ne sidentifiant plus à elle en tant que compagnie suisse, Swissair perd sa clientèle nationale. Il ny a plus dattachement à lidée de la qualité suisse. Il faut trouver un équilibre dans cette co-présence des valeurs locales et de la mondialisation.
MB : Mais il y a également des concepts qui ne tolèrent pas langlais, pour des produits du terroir comme lEmmental, par exemple. Il serait dangereux dessayer de leur imprimer une valeur moderne. Certains, tel que le fromage dAppenzell, vont même
jusquà utiliser des patois suisses allemands afin de renforcer cette image de produit local.Langlais dans la publicité joue-t-il un rôle différent dans un pays comme le nôtre, doté de plusieurs langues nationales ?
MR : La perception de langlais est différente en Suisse alémanique et en Suisse romande. Par exemple, en ce qui concerne Orange, qui est une société britannique, on prononce le nom de lentreprise à la manière française en Suisse romande et on garde la prononciation dorigine en Suisse allemande.
MB : On lutilise aussi pour des raisons pratiques, souvent financières. En rédigeant une campagne en anglais, on évite tous les problèmes de traductions.Au niveau suisse, utilise-t-on les mêmes anglicismes ou publicités en anglais dans les trois régions linguistiques ?
MB : Quantitativement, il y a plus danglais dans les publicités alémaniques que dans les publicités romandes. Lallemand se fait plus envahir par langlais que le français. Il faut dire quen France on a crée des lois afin de protéger la langue (la loi Toubon, qui exige que les annonceurs traduisent en français les phrases rédigées en langue étrangère, ndlr). Dautre part, lors de campagnes nationales en Suisse, il arrive fréquemment que langlais soit utilisé, un peu comme une " supra-langue " qui serait comprise de tous. Langlais a dans ce cas une fonction de connexion. De plus, cette langue permet souvent des jeux de mots qui ne seraient possibles dans aucune des langues nationales. Cest un des côtés positifs de langlais, mais qui reste élitiste. Comprendre un jeu de mots tel que celui du slogan Swatch (iron signifie fer en anglais, ndlr) nest pas à la portée de tous.Comment le plurilinguisme influence-t-il le monde publicitaire suisse daprès vous ?
MB : Les publicités sont souvent rédigées, conçues, en allemand et ensuite traduites. On commence même à rédiger ces publicités directement en anglais. La langue nétant pas seulement un médium, on risque une perte de qualité et didentité culturelle.
MR : Il est vrai que lon utilise de plus en plus langlais dans certaines grandes entreprises internationales. Mais il ne faut pas oublier que les affaires se font aussi avec les gens qui ne maîtrisent que leur langue maternelle, il est donc important de les toucher aussi, et cest pourquoi beaucoup dagences montrent un réel intérêt pour de bonnes traductions. Mais il faut être prudent afin déviter la traduction littérale, ou encore les erreurs quon pourrait qualifier de " culturelles ", comme lors de la campagne dinformation sur le SIDA où le cornichon, symbole de fertilité en Suisse alémanique (et qui aurait dû être remplacé par une fraise dans la campagne romande), est resté tel quel. Limage nest pas neutre, elle est culturellement ancrée.Et comment sont traités les jeux de mots dans la traduction ?
MB : Ils sont très difficiles à traiter. En plus, en français, on fait de nombreux jeux de mots. Donc, soit on fait disparaître le jeu de mots, soit on en crée un nouveau, en adaptant. Ce genre de traduction essaie de préserver laspect ludique.
MR :On peut choisir de privilégier lidée ou le contact, quitte à séloigner du concept de base.Et quels sont les pièges à éviter lorsquon traduit une publicité ?
MB : Les traductions littérales, bien sûr, qui débouchent souvent sur des fautes de langue. Il faut aussi éviter lhyper-correction, qui sonne souvent creux, voire faux. Il faut un minimum de souplesse afin de trouver un juste équilibre.Quelles sont les caractéristiques des publicités romandes selon vous ?
MR : Le stéréotype de lindividu prime clairement dans les publicités romandes, alors quOutre-Sarine, ce sont les concepts de collectivité, de famille, qui sont mis en avant. Dautre part, le souci sécuritaire est plus présent chez les Alémaniques, on le remarque dans certaines publicités automobiles notamment.Votre pub coup de cur ?
MB : La campagne Bally, qui est magnifique.
MR : Pour moi, cest la première campagne de prévention contre le SIDA, qui a de plus été un succès mondial.Et une publicité qui vous a déplu ou irrité ?
MB : Je naime pas lorsquil y a trop danglais, comme dans les publicités pour les cigarettes Winston. On intoxique les gens en anglais, cest grave.
MR : La publicité Budeweiser et son fameux " Whasssaaaahhh ? " (whats up ?, qui signifie quoi de neuf ?, ndlr) me laisse perplexe.Comment voyez-vous la publicité dans vingt ans ?
MB : A mon avis, la qualité des publicités diminue. Dans les années soixante à quatre-vingts, je trouve quil y avait une véritable recherche esthétique. La recherche de rapidité actuelle me désole, il devient difficile de trouver de belles publicités. Peut-être que les annonceurs deviennent frileux.
MR : Le côté ludique disparaît de plus en plus, cest dommage. La pub colore nos rues, il serait triste quelle devienne trop monochrome. Elle est censée nous faire rêver !Propos recueillis par Floriane JacquemetPour en savoir plus :
Jean-Michel Adam & Marc Bonhomme : L'argumentation publicitaire, Paris, Nathan, 1997, ISBN 209 190 839-8
Jean-Michel Adam & Marc Bonhomme : Analyse du discours publicitaire, Toulouse, Editions Universitaires du Sud, 2000, ISBN 2 - 7227 - 0087 - 5
Michael Rinn : Rhétorique de la communication publique : Les discours sociaux contre le sida, Paris, De Boeck, à paraître (2001).
Propos recueillis par Floriane Jacquemet
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