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Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 06-07/01 Juin-Juillet 2001
Les rapports texte/image : une relecture de l'article « Le texte et l'image » de Laurence Bardin.
La question de la cohabitation du verbal et de liconique en publicité a été très diversement abordée : parcours de lecture, fonctions respectives du texte et de limage, degrés de relation, etc. En 1975 déjà, Laurence Bardin tentait de répondre à cette question sous léclairage de la dénotation et de la connotation. Professeur de psychologie sociale à luniversité René-Descartes, elle a publié Les mécanismes idéologiques de la publicité (Paris, J.-P. Delarge) et Lanalyse de contenu (Paris, PUF). Dans son article " Le texte et limage ", elle revisite, sous un éclairage psychosociologique, les concepts de dénotation et de connotation dans la publicité.
Les fonctions dancrage et de relais
Pour exposer son point de vue, L. Bardin part dune critique intelligente des fonctions dancrage et de relais proposées par Roland Barthes en 1964.
Roland Barthes, lun des fondateurs de la sémiologie moderne, observe que limage, engendre souvent un malaise, " la terreur du signe incertain ", qui tient à lindécision du sens à donner parmi tous les sens possibles. Il souligne que, dans limage, il y a, " sous-jacente à ses signifiants [matérialité graphique], une chaîne flottante de signifiés [sens], dont le lecteur peut choisir certains et ignorer les autres ". Le texte, lorsquil y en a un, servirait alors de guide au lecteur et remplirait deux fonctions distinctes.
Pour remédier à léparpillement de sens de limage, la légende, message linguistique, peut dabord endosser une fonction dancrage (fixer le sens), en orientant la lecture de limage dans la direction recherchée par lannonceur. Non seulement le langage permet déviter des erreurs didentification, mais de plus, il " constitue une sorte détau qui empêche les sens connotés de proliférer soit vers des régions trop individuelles soit vers des valeurs dysphoriques " : " Donc le langage, par la discrimination quil apporte, exerce la fonction paradoxale dautoriser lambiguïté iconique ".
Lambiguïté iconique de cette publicité, parodiant et inversant lannonce usuelle pour programmes amaigrissants, est élégamment résolue par le slogan. Mais le langage ne se cantonne pas à ce " rôle dextradition sémantique ". Sa deuxième fonction, dite de relais (fournir des sens complémentaires), consiste à apporter au lecteur des informations supplémentaires (identification des lieux, des personnes ) que ne peut pas véhiculer limage.
De nombreux auteurs, après R. Barthes, se sont cantonnés dans cette perspective unidirectionnelle, où la légende vient éclairer ou compléter limage. Or, si cette perspective est en grande partie pertinente dans le cadre de la photographie de presse et de sa légende, elle nécessite par contre un ajustement capital pour lanalyse du rapport texte/image dans la publicité. Nous partageons, avec L. Bardin, lidée que les deux fonctions dancrage et de relais doivent, en publicité, être dédoublées. L. Bardin pose en effet la question suivante : " Quest-ce qui prouve, dans le rapport texte/image, que cest toujours le texte qui joue le rôle de mode demploi ? ". Après tout, le texte nest pas moins polysémique que limage : " les mots, eux aussi, ont eu dans lhistoire, et ont encore dans bien des cas, un statut sacré et un aspect affectif et émotionnel ". Il suffit de penser aux formules magiques (" Sésame ouvre-toi "), aux mots tabous, aux formules rituelles (" Amen "), etc.
La publicité, toujours à la recherche dinnovations, propose parfois des textes impossibles à interpréter sans laide de limage. Cest alors limage qui vient fixer le sens du texte. Une publicité de la coopérative Migros est à cet égard représentative. Son texte unique (à lexception de la marque) est : " La vache, cest cool ! ". Sans limage, impossible de saisir le sens de ce slogan.
Dans cette publicité, seule limage permet de saisir le sens du slogan (" La vache, cest cool ! "), qui est, en soi, relativement énigmatique. Rien à voir ici avec une fonction de relais, cest limage qui ancre le sens linguistique. Cet exemple montre ainsi que, dans la publicité tout particulièrement, les fonctions dancrage et de relais peuvent aisément circuler dans les deux sens.
La dénotation et la connotation
Pour dépasser le couple ancrage / relais, L. Bardin recourt aux notions de dénotation et de connotation. La dénotation désigne, pour L. Bardin, " la signification fixée, explicite et partagée par tous (celle qui est dans le dictionnaire) ". La connotation correspond à " lauréole de sens, plus ou moins importante, qui flottent autour du sens immédiat et officiel. Ceux-ci sont des sens supplémentaires, plus marginaux, diffus, instables, qui se greffent sur le premier, le complètent ou le déforment et qui retentissent de manière variable chez les individus selon leur expérience et leur culture ". Cette distinction reste, aujourdhui encore, un outil qui peut se révéler pertinent dans lanalyse du discours publicitaire, même si elle a été, par ailleurs, largement contestée.
Il faut en effet admettre quun texte, tout comme une image, peut relever dun certain degré de connotation. Par exemple, le mot " nègre " désigne la même minorité que le mot " noir ", mais il possède une valeur fortement connotée. La connotation doit par conséquent être pensée sur une échelle graduelle qui tienne compte de lenracinement socioculturel tant de limage que du texte.
La traduction du slogan allemand en français aurait dû être complétée par celle de limage du cornichon, dont léquivalent symbolique en Suisse Romande est la fraise.
Ainsi, une publicité contre le sida destinée à la Suisse allemande représentait un cornichon, qui, outre le symbole phallique évident, évoque également la fécondité outre Sarine (à linstar de la fraise en Suisse romande). La conservation du motif du cornichon dans la campagne destinée à la Suisse Romande prive limage de sa valeur connotative de fécondité, qui donnait pourtant tout son sens au slogan qui lui était rattaché.
Quatre types de messages
En croisant les textes et les images à dominante dénotée ou connotée, L. Bardin propose de distinguer quatre types de messages verbo-iconiques :
TYPES DE MESSAGE CODE ICONIQUE DENOTATION CONNOTATION CODE
LINGUISTIQUE
DENOTATION 1. Message informatif 3. Message à légende CONNOTATION 2. Message à illustration 4. Message symbolique
1. Le message informatif est constitué dun texte informatif et dune image rationnelle. Il y a une libre circulation du sens entre texte et image, les deux constituants venant senrichir mutuellement.
2. Le message à illustration est constitué dun texte subjectif, connoté, et dune image rationnelle. Limage ancre le sens du texte, voire le complète.
Message informatif. Tant limage que le texte offrent une description objective de lobjet. Seuls certains adjectifs du rédactionnel et la couleur rouge de la voiture nuancent la dénotation. Message à illustration. Le slogan de cette annonce se prêterait à de multiples interprétations sans la pression sémantique de limage. Message à légende. Seul le texte permet de comprendre lair satisfait de cet internaute à la fleur de lâge. 3. Le message à légende est constitué dun texte informatif et dune image symbolique, fortement connotée. Le texte ancre le sens de limage, ou le complète.
4. Enfin, le message symbolique est constitué dun texte subjectif, connoté, et dune image symbolique, fortement connotée. Ce dernier genre semble, au final, dissoudre le rapport entre le texte et limage.
Message symbolique. Ni le texte, ni limage, ne permettent de déterminer lobjet vanté. Seuls le pack shot et sa légende confèrent un sens à leur association. L. Bardin, consciente de la fragilité de son modèle, conclut sa typologie en nuançant ses propos. Dune part, elle signale " quentre ces quatre types purs existent des types intermédiaires selon les nuances de degré du dénotatif (rationnel, fonctionnel, précis, monosémique, etc.) et du connotatif (symbolique, poétique, ambigu, polysémique, etc.) ".
Dautre part, la publicité est confrontée à la double contrainte de devoir séduire tout en informant : " De la vient son oscillation nécessaire entre le pôle de lesthétique, de la créativité, de laffectif, de lémotionnel et le pôle de linformation et de la précision du sens ". Ainsi, selon L. Bardin, " en matière de publicité, nous pouvons faire lhypothèse que lefficacité dépend de la transmission correcte de linformation et de la séduction du message ". La publicité moderne devrait, semble-t-il, privilégier les messages à illustration et les messages à légende. Toutefois, les différents types de produits ne nécessitent pas tous la même part dinformation et de séduction. À quand une publicité pour parfum de luxe qui dévoilerait avec précision la formule chimique de son nectar ?
Des zones dombre dans le modèle
Cette affiche, datant de 1998, esquisse le portrait figé et douloureux dune femme algérienne. Le texte, le 3e article de la Déclaration des droits de lhomme, façonne les traits de la femme par le jeu sur la typographie. En dépit de sa séduisante simplicité, cette typologie nexplore que les publicités recourant à la fois au texte et à limage, excluant ainsi les " publicités rédactionnelles " (uniquement du texte) et les " publicités visuelles " (uniquement de limage). Elle ne sinterroge pas non plus sur le rapport quantitatif entre texte et image, qui nest pourtant pas étranger à la question de la connotation. Limage, par exemple, est parfois soigneusement évitée, soit pour ne pas choquer (lillustration de certains sujets est prohibée par la morale sociale), soit pour simuler lobjectivité, la dénotation pure.
Si le slogan et limage de cette annonce se complètent mutuellement et établissent une cohérence densemble, cette dernière est remise en cause par la nature du signataire, une banque. Seul le pavé rédactionnel vient résoudre le rapport problématique entre lannonce dun côté et la signature de lautre. De plus, cette typologie ne tient pas compte des différentes formes de textes (slogans, pavé rédactionnel, marque) et dimages (logo, pack shot, visuel), ni du troisième système de signes que constituent les composants plastiques (système chromatique, grain de limage, cadrage, typographie, etc.) qui eux aussi sont doués dun pouvoir de dénotation ou de connotation.
Enfin, Laurence Bardin ne pose pas réellement le rapport texte/image. En effet, celui-ci ne doit pas seulement être pensé en termes de dénotation et de connotation, mais également dans le rapport de lun à lautre. Une image et un texte dénotés peuvent produire un message global énigmatique, complexe, ésotérique. Le degré dopacité dune publicité ne peut donc pas être mesuré en fonction du seul degré de connotation de ses éléments pris séparément, mais doit faire intervenir le degré de cohérence entre ces différents constituants. L. Bardin le reconnaît elle-même, lorsquelle souligne que " limportance est de saisir que la co-présence de lun et de lautre dans un même message ne se traduit pas par une somme (texte + image), mais par une interrelation (texte <-> image), et que de cette interrelation surgit un sens nouveau, supplémentaire ".
Par exemple, une image et un texte informatifs, qui coexistent pourtant dans un rapport de prime abord parfaitement cohérent, peuvent très bien résister à linterprétation face à la marque signataire de lannonce.
Un élargissement à la psychologie de la réception
Dans la seconde partie de son article, L. Bardin amorce une réflexion de type psychosociologique. Elle propose une description des différents types de lecteurs, selon quils sattachent au texte ou à limage en premier et quils sont davantage sensibles au régime dénotatif ou connotatif :
TYPES DE RECEPTEUR Propension à la dénotation Propension à la connotation CODE
PREFERENTIEL
Verbal A. Dénotateur verbal B. Connotateur verbal Imagier C. Dénotateur imagier D. Connotateur imagier
En fait, L. Bardin cherche à montrer que tant les caractéristiques de limage que celles du texte ne sont actualisées que dans une lecture individuelle, propre à chaque récepteur du message. Elle met ainsi le doigt sur le fait que la symbolique dun message peut considérablement varier selon les lectures individuelles : " Chaque récepteur interprète, quantitativement et qualitativement, un message fortement connoté en fonction de son background individuel et social (histoire personnelle, groupe culturel dappartenance ou de référence, maîtrise des symboles et mythes susceptibles dêtre rencontrés dans un message et nécessitant un apprentissage antérieur pour être identifiés) ".
En définitive, lintérêt de ce modèle réside, selon nous, dans lexploration des choix disponibles entre publicité purement informative et publicité ésotérique. Il fournit également un outil dévaluation du degré dopacité du ou des sens dune publicité, tout en rappelant quà chaque mot, à chaque couleur et à chaque image correspond un tissu de sens dont il sagit de maîtriser la dispersion et dévaluer limpact.
Gilles Lugrin
& Stephanie Pahud
Pour en savoir plus :
Laurence Bardin, " Le texte et limage ", in Communication et Langages, n° 26, Paris, Retz, 1975.
Roland Barthes, " Rhétorique de limage ", in Communications, n°4, Paris, Seuil, 1964.Nous attendons avec plaisir vos remarques et commentaires !
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