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Le magazine d'information des professionnels de la communication
FRP 05/01 Mai 2001
Quand on s'adresse au citoyen : la publicité politique.
Interview d'Uli Windisch
La question de la communication politique constitue, dans un contexte démocratique, une question centrale quil convient régulièrement de réinterroger. Cest en effet lun des défauts majeurs de notre société que de ne plus débattre sur des questions fondamentales comme la notion de démocratie ou celle de lopposition bien-mal.
Si la communication politique a existé de tout temps, la publicité politique, usant des techniques modernes de la publicité commerciale, ne sest réellement institutionnalisée en France, puis en Suisse, quà partir des années 80. La communication politique est par ailleurs un genre particulier de la communication des institutions.
La première spécificité de la communication des institutions est la nature de lannonceur. Il convient en effet de bien distinguer différents énonciateurs, comme lEtat, les partis politiques, et les individus (ou les groupes de pressions). LEtat est ainsi devenu lun des principaux annonceurs. Ses campagnes sont généralement dintérêt général (prévention contre lalcool au volant, information sur lénergie solaire, etc.) et sadressent à un large public. En Suisse, lEtat intervient également lors de votations, par exemple à lissue dinitiatives ou de référendums. Les partis politiques interviennent lors des élections et des votations et peuvent sadresser à une cible plus restreinte. Enfin, des individus tout comme des associations font de la publicité, à linstar du WWF ou de GreenPeace pour lécologie.
La seconde spécificité de la communication des institutions est la nature du produit médiatisé. Alors que la publicité commerciale promeut généralement un produit ou un service, la communication des institutions vend une idée. Ce critère oppose toutefois les campagnes dintérêt général, comme la prévention de lalcool au volant, aux campagnes lors de votations ou délections.
La troisième spécificité de la communication des institutions est de sadresser non plus au consommateur, mais au citoyen. Sa finalité nest donc plus de faire acheter, mais de faire penser. Cest dailleurs tout le débat qui a tourné autour des publicités de Benetton, qui communiquait sur des idées pour vendre des pull-overs. Ce nest pas tant le message que la confusion de genre qui posa problème.
Cet aspect conduit à une dernière spécificité de la communication des institutions, à savoir la liberté dexpression. Si aux Etats-Unis, il est courant de voir un candidat critiquer ouvertement un concurrent, cette pratique est beaucoup moins présente en Europe. Cependant, une certaine liberté existe dans les campagnes dintérêts général, où le recours au procédé du " shockvertising " semble pleinement justifié. Ce qui paraît inacceptable de la part de Benetton est bien toléré dans la communication des institutions.Mais parce quelle doit être en même temps instrument de pouvoir et outil au service de la démocratie, parce quelle communique sur des idées avec une grande liberté (" shockvertising "), la communication des institutions pose plus que partout ailleurs la question de la manipulation. Georges Durandin, en promulguant, dans son ouvrage Les mensonges en propagande et en publicité (Paris, Puf, 1982), que " le meilleur antidote du mensonge, cest la connaissance ", soulève ainsi une question de fond, à savoir les dangers bien réels de la manipulation au sein du politique. Celle-ci est dautant plus actuelle que les médias tout comme le politique traversent depuis la fin du XXe siècle une crise de légitimité, les citoyens ayant, notamment depuis la Guerre du Golfe, des soupçons certains, tant face aux instances dirigeantes que face aux médias dinformation.
On peut aujourdhui sinquiéter dune certaine dérive de la publicité politique au sens stricte, à savoir la publicité payée par des partis politiques ou des sources privées. La publicité politique reflète un état démocratique. Par conséquent, des instances juridiques indépendantes ne devraient-elles pas, plus que pour la publicité commerciale, surveiller cette dernière pour protéger les citoyens de la manipulation ? Cette vigilance ne doit pas tant se faire au niveau des idées, car la liberté tant dexpression que de pensée sont au fondement même de la démocratie, mais strictement au niveau de la manipulation et du mensonge.
La dérive que nous évoquions ci-dessus semble se manifester de plus en plus, et ce, impunément. Que se soit des propos mensongers, calomnieux ou plus largement manipulateurs, les instances juridiques peuvent-elles se retrancher derrière le sacro-saint droit à la liberté dexpression pour accepter librement des publicités ? Parce quune communication politique constructive passe par des arguments véridiques et par le respect dautrui, une attention toute particulière des publicités politiques nest-elle pas la seule garantie dun débat sain dans une démocratie qui se respecte ?
Voici une réponse, parmi dautres, à ces questions dactualités.
Interview de Uli Windisch
Uli Windisch est professeur au département de sociologie de lUniversité de Genève. Auteur de nombreux ouvrages sur la communication politique, il sintéresse tout particulièrement à la communication conflictuelle.
Comm In : Quelles sont selon vous les spécificités des publicités politiques par rapport aux publicités dites commerciales ?
Uli Windisch : Dans le domaine de la publicité politique, on est encore beaucoup plus traditionnel et conservateur, on nose pas les " coups " médiatiques que lon rencontre fréquemment dans la publicité commerciale.
Même si je pense que lon va vers une publicité politique se rapprochant de plus en plus de la publicité commerciale, jimagine mal pour linstant un Toscani (ex-photographe des campagnes controversées de Benetton, ndlr) de ce type de publicité. Il traitait de sujets ayant un impact social et politique (le racisme, le SIDA), dans des publicités commerciales, et cela dérangeait. Le débat suscité montre bien que notre société sépare publicité commerciale et publicité politique.
Pour moi, Toscani avait entièrement raison, car il a peut-être poussé les gens à sinterroger sur certains sujets auxquels ils ne se seraient pas intéressés autrement. De plus, que lon soit pour ou contre, le pari de Toscani est réussi car il est parvenu à créer la polémique. La campagne a été un succès, justement parce quon en a beaucoup parlé !La publicité politique se permet-elle parfois ce genre de campagne ?
En publicité politique, dès que lon sort des normes traditionnelles, on crie au scandale. La publicité parodiant le GSSA, qui a fait couler beaucoup dencre, ne me dérange pas du tout. Au contraire, je trouve que cette publicité oblige à la réflexion, à largumentation. On a là un début dimportation des méthodes de la publicité commerciale à la publicité politique. De plus, la manière dont ladversaire est caricaturé est ingénieuse, inventive.
Il est normal que des sujets aussi fondamentaux que larmée, lavortement ou limmigration entraînent des visions totalement antagonistes dans une société. Cest aux gens mis mal à laise ou ayant des idées différentes de répondre. Je préfère donc nettement un débat politique animé, même dur, à des non-dit pouvant entraîner à terme des dérapages.Une publicité telle que celle publiée dernièrement pour protester contre la Gay-Pride est-elle donc acceptable dans le cadre du débat politique ?
Sans aucun doute. Les gens doivent avoir la possibilité de sexprimer, même si cest de manière relativement émotive ou radicale. Encore une fois, je préfère cela au passage à lacte violent. Cet article contient de plus des statistiques. Lidée de beaucoup est que tout cela nest que mensonge. Le politiquement correct du moment veut quon ne critique pas lhomosexualité. On entre ainsi dans une spirale du silence qui veut que tous ceux qui pensent autrement finissent par se taire. Mais il ne faut pas oublier quils sexprimeront tôt ou tard, à travers les urnes. Je crois quil existe un danger que cette idée du politiquement correct empêche un débat ouvert, voire vif, mais sain.
Peut-on aussi jouer avec les peurs des citoyens, comme dans une publicité contre lenvoi de soldats armés à létranger ?
Il faut tout dabord comprendre que, pendant des siècles, on a répété que larmée était uniquement défensive et que jamais nous nenverrions de soldats armés à létranger. Entendre maintenant un discours contraire est un choc pour de nombreux Suisses. Cette affiche est très bonne, elle touche, sans mots creux. Cest de la bonne communication politique. Des Suisses reviendraient effectivement de létranger dans un cercueil. Cette publicité pose donc la bonne question : voulons-nous, ou non, accepter cela ?La communication politique dans notre pays est-elle influencée par le fait que les Suisses sont régulièrement appelés à voter ?
Cest une chance formidable : nous avons constamment des sujets en débat, en représentation politique. Les étrangers sont toujours fascinés par la quantité et la diversité des affiches qui fleurissent avant une votation populaire. Ce mode de communication reste important, car la lutte se fait aussi par limage (surtout dans notre société hyper-médiatisée) et non pas seulement par les mots. La communication politique se transforme, les hommes politiques doivent aujourdhui avoir une compétence médiatique réelle.
Par contre, contrairement à ce que lon voit aux Etats-Unis, la publicité négative est encore très peu utilisée ici. Il est à ce sujet intéressant de noter quil est admis de dénigrer les adversaires, alors quen publicité commerciale, cest interdit. Il existe enfin une activité de palimpseste : on détourne les affiches, ou on écrit " non " sur le " oui " déjà imprimé.Et quelle est limportance de lhumour dans la communication politique ?
Une des caractéristiques de ce type de communication est justement la petite place accordée à lhumour. Peut-être les gens sont-ils tellement pris dans leurs idées politiques quils ne peuvent plus faire de lhumour. Il serait aussi intéressant danalyser lutilisation de lhumour suivant les orientations politiques. Le Pen, par exemple, sait jouer de tous les registres, y compris celui-là. Blocher est aussi capable de faire rire lors dassemblées politiques. En maniant lhumour, on sattire la sympathie, et les Américains lont eux bien compris.Quelles limites doit-on imposer, sil y a lieu, à la publicité politique ?
Dans ce type de communication, on cherche à faire partager ses idées, à convaincre. Si on utilise pour cela des moyens inacceptables, leffet sera contraire. Il existe donc une sorte dauto-régulation de la communication politique. Pour moi les excès ne sont donc pas à craindre. Il ne faut pas prendre les gens pour des idiots. Ils ont un esprit critique et une compétence politique réels. Quand lUDC publie une affiche évoquant la criminalité des étrangers, les gens, contrairement à ce que certains ont affirmé, ne traduisent pas que tous les étrangers sont des criminels.Votre coup de cur ?
La campagne générale de Toscani-Benetton, que je trouve excellente. Pourquoi lobjectif de vendre serait-il incompatible avec celui de susciter le débat ?Et à linverse, une campagne qui vous a irrité ou déplu ?
Dans le domaine politique, cest difficile à trouver car cest justement ce que lon cherche à éviter. Agacer serait en contradiction avec la communication politique. Jai cependant un exemple: au Rwanda, des radios ont a plusieurs reprises émis des appels aux meurtres ethniques. Cest terrifiant, et on ne peut même plus parler de communication politique réelle car ce genre de discours ne pousse pas à la discussion, et découle de plus dun régime totalitaire.Comment voyez-vous la communication politique dans vingt ans ?
Encore plus intéressante, plus diverse. Les problèmes seront tellement importants quon communiquera de manière plus inventive, plus dynamique, voire virulente, à leurs sujets. Il faudra trouver le moyen de sensibiliser les gens à lurgence de certaines questions.
Propos recueillis par Floriane Jacquemet
Introduction de Gilles Lugrin
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