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In Médiatiques, Louvain-la-Neuve, Observatoire du récit médiatique (ORM).
Les ensembles rédactionnels : multitexte et hyperstructure [note 1]
1. DEFINITION DES ENSEMBLES REDACTIONNELS
Cette contribution présente, de manière succincte, certaines propositions concernant le développement d'une récente forme d'écriture journalistique : les ensembles rédactionnels (hyperstructure et multitexte). Celle-ci ayant déjà fait l'objet de plusieurs publications (Adam & Lugrin 2000 ; Lugrin 2000a, b), nous nous limitons ici à en exposer les bases et à en suggérer les évolutions futures.
1.1. Le paratexte journalistique
La définition des ensembles rédactionnels (dorénavant ER) nécessite que soit précisée auparavant la notion de " paratexte journalistique ". Dans Seuils (1987), G. Genette a présenté la première étude systématique de la notion de paratexte dans le champ de la production littéraire. Mais cest à F. Frandsen que lon en doit une approche plus systématique. Dans les News Discourse, Frandsen [note 2] a montré en quoi un texte journalistique doit être perçu comme un système complexe dans lequel il se trouve et quil constitue partiellement.
Le texte journalistique (c'est-à-dire l'article) ne peut être appréhendé que comme un tout complexe déterminé par une topographie (mise en page), une typographie (mise en forme), un paratexte et enfin un texte (corps de larticle). À partir de ce constat, le paratexte journalistique peut être défini comme lensemble des éléments liés à l'article et pouvant guider, influencer, voire stimuler la lecture de celui-ci. Mais à la différence de F. Frandsen, et en reprenant la distinction de G. Genette à propos du paratexte (péritexte, épitexte), il est possible daffiner cette proposition. Le texte journalistique nétant pas une unité homogène et compacte, le péritexte doit être considéré comme une unité autonome, mais non indépendante, de son objet :
Le péritexte journalistique regroupe les unités rédactionnelles et non rédactionnelles qui précèdent, entourent ou sintègrent au corps de l'article. Ces éléments peuvent être subdivisés en deux catégories : le péritexte du journal et le péritexte de larticle.
Le péritexte du journal regroupe les éléments plus ou moins invariants (nom du journal, indications de rubrique et de genre, etc.) du péritexte. Le péritexte de larticle regroupe les éléments variants, cest-à-dire plus ou moins dictés par le sujet de larticle. Ces éléments pluri-sémiotiques variants appartenant à l'article sont :
1. Sur-titre, bandeau, mot-clé
7. Notes de la rédaction (ndlr)2. Titre 8. Renvoi 3. Sous-titre 9. Signature, source 4. Sommaire de l'article 10. Image 5. Chapeau, lead, mémo 11. Légende 6. Intertitre, fenêtre 12. Indication accessoire (adresse, horaire, résultat sportif, etc.)
À partir de cette définition du péritexte, l'article ou texte journalistique peut lui-même être défini comme la somme du corps de l'article et de son péritexte :
ARTICLE = CORPS DE L'ARTICLE + PERITEXTE DE L'ARTICLE
Dans le journalisme de presse écrite, l'hétérogénéité entre, dun côté, le corps de l'article, et, de lautre côté, la titraille, la photographie, linfographie, etc. est évidente. Les instances de production responsables de ces différents éléments diffèrent selon la nature de lobjet. S'interroger sur ces différentes instances de production nous a amené à examiner les différents niveaux de structuration de l'information. Un niveau intermédiaire et facultatif (les ER) intervient entre le journal c'est-à-dire les cahiers et les rubriques (Herman & Lugrin 1999a, b), éléments supérieurs de structuration de linformation , et larticle c'est-à-dire le corps de larticle et son péritexte, éléments inférieurs de structuration. Le journal combine ainsi trois niveaux de structuration de l'information :
Figure 1. Trois niveaux de structuration de linformation.
C'est à partir de cet ensemble de propositions qu'il devient possible de préciser la notion d'ER.
1.2. Définitions de l'hyperstructure et du multitexte
Jacques Mouriquand constate " lhabileté des journaux à éclater leurs textes en de multiples petits modules " (1997 : 109) et limportance qu'il y a " désormais de proposer au lecteur de circuler dans les pages " (1997 : 18). Il parle même d'une " nouvelle construction du message informatif ", privilégiant lensemble des unités sémiotiques (verbales, iconiques, et verbo-iconiques). Les spécialistes des médias saccordent ainsi pour reconnaître deux tendances majeures dans lévolution de la presse écrite : léclatement des articles en modules plus courts afin de rendre la sélection plus aisée et de favoriser une lecture sporadique du journal (zapping) et un développement du visuel que se soit au niveau de la mise en page ou de linfographie. Ce double constat sur l'évolution de la presse écrite nous a conduit à nous interroger sur le développement des ER, qui semblent participer à ces tendances en favorisant une lecture parcellaire et visuelle de linformation.
Nous parlerons dER lorsquil y aura dédoublement dune unité de base de larticle (éléments auxiliaires [note 3]). Cest là quintervient la distinction entre corps du texte et péritexte. En s'appuyant sur la définition de l'article, on peut admettre qu'il y a ER lorsquil y a présence d'un élément auxiliaire au corps de l'article et à son péritexte, élément lié thématiquement et graphiquement à ces derniers :
ENSEMBLE RÉDACTIONNEL = CORPS DE L'ARTICLE + PERITEXTE + ÉLÉMENTS AUXILIAIRES
Un ensemble rédactionnel est constitué de différents éléments, présentant chacun sous un angle différent un événement médiatique identique. Il est le produit soit dune redistribution darticles en fractions distinctes, soit dune réunion darticles relevant de catégories génériques différentes mais complémentaires :
L'ensemble rédactionnel est un élément de structuration de l'information, intermédiaire et facultatif, situé entre le journal et l'article. Il trouve son origine dans un processus déclatement ou de réunion et est formé d'un ensemble pluri-sémiotique d'articles et d'images graphiquement regroupés et thématiquement complémentaires.
L'ER doit être défini de façon graduelle. Sa frontière, par rapport à l'article, reste floue. Seul un critère matériel de limite de composition et de vi-lisibilité la double page trace une frontière entre ce que nous appellerons hyperstructure et multitexte :
L'intérêt de la distinction entre hyperstructure et multitexte réside dans la possibilité, au niveau de " l'aire scripturale " de la page et de la double page, qui sont les mesures de l'hyperstructure, d'une circulation de sens ayant sa propre autonomie.
1.2.1. Lhyperstructure
Le prototype de lhyperstructure est composé soit d'un article et d'un encadré soit d'un article et d'une infographie. La présence d'une photographie légendée peut venir compléter le dispositif. Les articles peuvent être signés par un seul journaliste, ce qui confirme l'éclatement du rédactionnel, ou par plusieurs, ce qui signale son regroupement. Les articles liés sont généralement distribués autour dun article principal et séparés de ce dernier par de la titraille, des filets et/ou un fond coloré :
L'hyperstructure est un élément de structuration de l'information, intermédiaire et facultatif, situé entre le journal et l'article. Elle trouve son origine dans un processus déclatement ou de réunion. Elle est formée d'un ensemble d'articles et d'images graphiquement regroupés et complémentaires, bornés à la limite matérielle de l'aire scripturale vi-lisible de la double page.
Deux cas particuliers doivent être signalés : celui de l'hyperstructure constituée de photographies mises en scène (photo-récit) et celui de l'hyperstructure à dominante infographique (cas de la météo).
1.2.2. Le multitexte
Nous distinguons l'hyperstructure de sa forme développée, le multitexte, par un critère de matérialité : la double page. Le " multitexte " met en évidence, comme lhyperstructure, les interrelations entre les différents éléments de lER. Toutefois, la surface matérielle de la double page étant dépassée, la circulation du sens acquiert une nouvelle dimension :
Le multitexte est un élément de structuration de l'information, intermédiaire et facultatif, situé entre le journal et l'article. Il est formé d'un ensemble d'articles et d'images graphiquement regroupés et thématiquement complémentaires, s'étalant sur un espace homogène dépassant la double page. Ce regroupement est l'aboutissement d'un processus d'empilement de linformation, développée à la mesure de l'importance accordée à un événement ou à un sujet.
On rencontre des multitextes portant sur l'actualité ou des sujets de société, mais également des multitextes particuliers comme le multitexte du programme TV. Le multitexte étendu devient un cahier plus ou moins autonome.
1.3. Les fonctions des ensembles rédactionnels
La presse, et de manière plus générale lensemble des médias, a comme fonction lorganisation de linter-discursivité. Celle-ci se manifeste tant au niveau du discours, par les paroles citées ou rapportées, quau niveau de la matérialité, par les ER par exemple. Partant de ce constat selon lequel la lecture dun texte " procède dune appréciation très subjective dans laquelle en premier lieu le contenu na rien à voir " (Mouriquand 1997 : 87), on comprend mieux les innombrables efforts accomplis dans le domaine de l" habillage " des articles et dune écriture journalistique plus attractive et efficace.
En fait, le développement de genres hybrides texte-image(s) et lapparition de plus en plus fréquente dER paraissent répondre aux besoins de cette nouvelle technique de lecture, donnant accès à une information différente (croissance des genres de linformation-service notamment) et plus sélective (éclatement des articles en unités plus petites, liées par des renvois, à linstar des hypertextes).
Ainsi sexplique le développement des ER, dont les fonctions peuvent être résumées comme suit :
1. Réduction de la longueur moyenne des articles.
2. Augmentation du nombre d'entrées possibles dans un sujet, lecture sélective et mosaïque (Lugrin, à paraître).
3. Renforcement des genres journalistiques, notamment par l'éclatement en unités plus autonomes (Lugrin 2000b).
4. Production de liens privilégiés entre les différents constituants.
5. Circulation du sens à l'intérieur des ensembles rédactionnels.
6. Mise en spectacle de l'information (développement du visuel et de la mise en page).
2. CONCLUSION : LA CONVERGENCE MEDIATIQUE [note 4]
Dans lhistoire des médias, toute révolution a été synonyme dévolution. Ainsi, lapparition de nouveaux médias la radio, la télévision, les médias interactifs (Internet, CD-Rom, consoles de jeux, etc.) et plus récemment, leurs mutations grâce à la convergence numérique a toujours été suivie de changements, voire de bouleversements dans la presse écrite.
Par exemple, avec le développement de la radio puis de la télévision, la presse écrite a dû céder sa fonction dannonce événementielle, caractéristique des " médias chauds ", pour privilégier lanalyse critique et la mise en perspective, atouts des " médias froids ". La suppression des contraintes matérielles, due à la rencontre de la presse écrite et d'Internet dans la cyberpresse, semble conduire au principe de l'information en flux, qui déplace la presse écrite irréversiblement vers les " médias chauds ". La presse perdrait ainsi sa valeur intrinsèque face aux autres médias traditionnels, à savoir la possibilité de vérification de l'information et de mise en perspective critique de l'actualité.
2.1. Les ensembles rédactionnels comme éléments transitoires
Aujourd'hui, nous nous trouvons dans une période de transition entre un support traditionnel, obéissant à des conventions de lecture-écriture spécifiques, et un support numérique, gouverné par un principe de navigation matriciel. Héritage de la mise en page des écrans d'ordinateur, topographie, typographie et images sallient sur laire scripto-visuelle de la page pour permettre la visualisation de linformation. Le récent développement des ER et le format tabloïd sont symptomatiques de cette tendance. Les ER soulignent les liens entre les différents constituants d'un article de presse écrite compris dans un sens large. Ils favorisent une inflation des entrées possibles, qui rappelle partiellement ce que disait Mc Luhan de l'expérience de la mosaïque :
C'est cette puissante poussée iconique, dans notre expérience de la mosaïque de la télévision qui explique la montée paradoxale de Times, de Newsweek et d'autres magazines du genre. Ces magazines condensent l'actualité sous une forme de mosaïque qui est véritablement parallèle au monde des publicités. Les nouvelles en mosaïque ne sont ni un récit, ni un point de vue, ni une explication, ni un commentaire. Elles constituent une image collective, en profondeur, de la communauté en action et appellent une participation maximale au processus social. (Mc Luhan 1964)
Les ER peuvent être considérés comme un aboutissement parmi d'autres (dont le développement de péritexte) de " l'hybridation " qu'a provoqué la rencontre de deux médias, à savoir la presse et Internet (ou de manière plus large les médias électroniques) : " L'hybridation ou la rencontre de deux médias est un moment de vérité et de découverte qui engendre des formes nouvelles " (Mc Luhan 1968 : 77).
Si les ER semble répondre aujourd'hui aux prérogatives de survivance des journaux face au développement des médias électroniques, la question de savoir s'ils ne constituent pas, en définitive, des éléments transitoires et éphémères, qui marqueraient momentanément le passage de médias partiellement autonomes à leur convergence autour d'un média unique, reste posée.
2.2. Entre forme et contenu
L'une des valeurs ajoutées essentielles de la cyberpresse avec le stockage et la recherche de l'information tient aux possibilités et à la manière d'illustrer l'information. Le développement du multimédia associé à une culture de l'image a pour conséquence un renforcement et un renouvellement de l'image dans la presse écrite. Les produits éditoriaux semblent équilibrer forme et contenu, jusqu'à devenir inséparables lun de lautre : " [ ] La photo, le graphisme, l'image animée, la modélisation en trois dimensions ont leur propre logique, qui parle autant à l'affectif qu'à la raison et à l'intelligence " (Giussani 1997 : 9). De plus, la fluidité de l'information digitale, qui peut passer d'un média à un autre sans transformations et sans altération, permet à la cyberpresse d'introduire la vidéo et le son dans son processus éditorial. Mais la presse sera alors peut-être confrontée, à terme, à un processus irréversible de convergence médiatique, où presse, télévision et radio ne feront plus qu'un autour d'un cybermedium
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
ADAM, J.-M. 1999 : Linguistique textuelle : Des genres de discours aux textes, Paris, Nathan.
ADAM, J.-M. & LUGRIN, G. 2000 : " L'hyperstructure : un mode privilégié de présentation des événements scientifiques ", in Fabienne Cusin-Berche (dir. par) : Rencontres discursives entre science et politique. Spécificités linguistiques et constructions sémiotiques, Carnets du CEDISCOR n° 6, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle.
FRANDSEN, F. 1990 : " News Discourse: The Paratextual Structureof News Texts " in Discourse Structuring. Production and Reception Strategies, Proceedings from Nord Text Symposium 10-13 may 1990, Åbo Academic Press.
GENETTE, G. 1987 : Seuils, Paris, Seuil.
GIUSSANI, B. 1997 : Internet le nouvel outil, Lausanne, CRFJ.
HERMAN, T. & LUGRIN, G. 1999a : Formes et fonctions des rubriques dans les quotidiens romands : Approche théorique & recherches quantitatives, Fribourg, Université de Fribourg, Institut de journalisme et des communications sociales, coll. Media Papers.
1999b : " La hiérarchie des rubriques : un outil de description de la presse ", in Communication et Langages, n° 122, Paris, Retz.
LAVOINNE, Y. 1997 : " Aux frontières du texte ", in Le langage des médias, Grenoble, PUGrenoble, pp. 89-125.
LUGRIN, G. 2000a : " Les ensembles rédactionnels comme mode de structuration pluri-sémiotique des textes journalistiques ", in Actes du Colloque international : Les relations inter-sémiotiques, Presses Universitaires de Lyon.
2000b : " Le mélange des genres dans l'hyperstructure ", in Semen, n°13, Université de Franche-Comté.
(à paraître) : " La presse face à la convergence numérique : De la cyberpresse à la convergence médiatique ".
MOUILLAUD, M. 1990 : " Le journal un texte sous tension ", in P. Rétat, Textologie du journal, in Cahiers de textologie, pp. 141-155.
MOURIQUAND, J. 1997 : Lécriture journalistique, Paris, Puf, coll. " Que sais-je? ".
MCLUHAN, 1964 : La galaxie Gutenberg, Paris, Mame.
1968 : Pour comprendre les médias, Paris, Seuil, coll. " Points ".
Notes :
1. La présente contribution s'inspire des travaux menés dans le cadre d'une recherche FNRS suisse (requête n° 12.13.53822.98) par J.-M. Adam, Th. Herman et G. Lugrin, collaborateurs du Centre de Recherches en Linguistique Textuelle et Analyse des Discours de l'Université de Lausanne. Je tiens à remercier Nicole Jufer pour ses conseils avisés lors de la rédaction de cet article et pour sa relecture attentive.
2. Cest également sur cette base que, plus récemment, M. Mouillaud (1990) et Y. Lavoinne (1997 : chapitre 3) ont envisagé de manière globale l'analyse du paratexte journalistique.
3. Les éléments auxiliaires regroupent les articles liés et les images non péritextuelles, c'est-à-dire participant à la constitution des ER. Plus précisément, une image, lorsqu'elle signifie une trace de la réalité, lorsqu'elle co-réfère, relève dès lors du péritexte. Lorsqu'elle signifie un aspect de la réalité différent des éléments qui l'entourent, texte, autres images, etc., lorsqu'elle réfère complémentairement ou contre-réfère, l'image relève des éléments auxiliaires (pour plus de précisions, voir Lugrin 2000a).
4. Les évolutions liées au développement de la cyberpresse grâce à la convergence numérique ont été développées dans Lugrin, à paraître.
Pour en savoir plus, voir les publications de l'auteur.
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